vendredi 8 avril 2011

Les Musées Royaux d'Art et d'Histoire, futur "Musée européen des Civilisations" ? Ma candidature et mon projet pour un Musée universaliste

Cet article a pour objet d’exposer mes raisons de communiquer sur ma candidature à la direction générale des Musées Royaux d’Art et d’Histoire, d’exposer les lignes de force de mon projet, ainsi que d’évoquer les perspectives professionnelles et le contexte politique dans lesquels il s’inscrit. J’aurai également, à travers ces longues lignes, l’occasion de m’exprimer sur différents points liés à l’actualité des musées fédéraux dans notre Etat en mal d’avenir. Quel futur pour les Musées fédéraux et en particulier pour les Musées Royaux d’Art et d’Histoire, alors que se dessinerait à l’horizon une "Coupole Arts", destinée à harmoniser les structures et les coûts, mais sous quels prétextes et à quels risques ?






Après de longs jours de silence sur mon blog, je reprends la plume pour évoquer, plus en détail et publiquement, les lignes de force et les motivations relatives à un projet qui me tient à cœur (et éloigné de mon cher journal de bord…): ma candidature à la direction générale des Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Belgique (MRAH).

Il y a une semaine, j’organisais une conférence de presse sur la plus belle terrasse de Bruxelles, au restaurant du Musée des Instruments de Musique, institution majeure et partie intégrante des MRAH (lesquels, outre le Cinquantenaire proprement dit, comptent aussi le Pavillon chinois et la Tour japonaise à Laeken, la Porte de Hal aux Marolles et le Musée des Instruments de Musique au Mont des Arts). Le choix de ce lieu était donc tout symbolique, j’y reviendrai.

Il y a une semaine également, un entretien avec le Président du Comité de Direction du SPP Politique Scientifique, Philippe Mettens, clôturait la procédure officielle de sélection, ainsi que le prévoit la réglementation.

Cet entretien mettait donc un terme, dans mon chef, à une nécessaire réserve sur ce dossier si passionnant. Depuis de mois, en effet, je me suis abstenu de tout commentaire sur cette procédure et sur l’actualité des Musées fédéraux, laquelle fut émaillée d’une série d’annonces: l'ouverture d'un "Musée fin de Siècle" et la fermeture du Musée d’Art moderne, le débat sur le Musée Magritte, etc…. Mon silence souhaitait préserver la procédure en cours de toute allégation de suspicion ou de manipulation.
Depuis des mois, faut-il le rappeler, un gouvernement en affaires courantes gère le pays avec une relative efficacité. Cet état de fait enraye les procédures de désignation et de mise à la retraite de nombreux hauts fonctionnaires. De mon point de vue, il convenait donc de laisser à la vie politique le temps de faire son œuvre et de trouver une sortie à cette crise. Mais force est de constater, aujourd’hui, que l’enlisement est complet,… (la Belgique a désormais pulvérisé tous les recors mondiaux de non gouvernance).

Pourquoi alors communiquer sur ce sujet maintenant ?
En septembre 2010, un jury organisé par le SELOR (organe de sélection de la Fonction publique) me classait premier ex aequo avec Michel Draguet, actuel directeur des Musées Royaux des Beaux Arts (MRBA). Ce dernier fut désigné ad interim à la direction des Musées Royaux d’Art et d’Histoire (MRAH) en août. Il cumule donc actuellement les deux directions et effectue d’ailleurs un travail d’une nécessaire efficacité qui, pour le prix d’un directeur, en offre deux à la tâche ! Michel Draguet, pour lequel j’ai la plus grande estime, est entrain de « nettoyer les écuries d’Ogias » aux MRAH, en attendant que le gouvernement tranche entre nos deux candidatures. Il faut saluer là une haute idée de la chose publique puisque, pas plus que moi d’ailleurs, il n’est garanti d’être désigné à ce poste.

Il convient de le rappeler, Michel Draguet ambitionne de fusionner trois directions en une seule et même « Coupole Arts » qui chapeauterait non seulement les MRBA, mais aussi les MRAH et l’Institut Royal du Patrimoine Artistique (IRPA). C’est à la condition expresse, a-t-il dit, de voir cette coupole instituée par la loi qu’il a présenté et qu’il maintient sa candidature.

Dans l’état actuel de la législation, et compte tenu de l’immobilisme politique ambiant, cette fusion, qui demanderait une révision de la loi organique instituant dix établissements scientifiques et, partant, dix directeurs à leur tête, est réglementairement impossible. A fortiori dans le cadre des affaires courantes du gouvernement… Cependant, à mesure qu'elle se font "courantes", certaines affaires deviennent aussi plus urgentes et il faudra peut-être prendre des décisions qui, sous peu, orienteront l'avenir de ces grands établissements. En effet, le 30 avril prochain, de nombreux mandats de directeurs généraux actuellement en poste arrivent à échéance. Il faudra donc bien prendre des mesures en faveur de leur reconduction... et donc mobiliser l'actuel gouvernement... Quid, alors, de l'interim actuel à la direction des MRAH ?

Depuis des mois que le directeur bicéphale assure la direction de ces deux grands ensembles muséaux (MRBA + MRAH), une communication active présentant les intérêts d’une telle fusion est à l’œuvre dans tous les médias du pays. En tant que outsider, challenger de la même procédure, il était donc temps, pour moi, de présenter mon projet qui va à l’encontre de ce gigantesque empire des musées, afin d’expliquer en quoi un tel Pôle Arts, une telle coupole, pourrait être funeste pour les MRAH. Enfin, j’attends depuis de longues semaines le moment de présenter mon projet pour les MRAH, un projet dynamique et ambitieux que l’on peut qualifier de changement radical dans une continuité dynamique.

Une  « Coupole Arts », qu’est-ce à dire ?
Le projet de Michel Draguet est de fusionner en une seule et même entité les trois institutions précitées pour assurer, dit-il, une plus grande unité de gestion et réaliser des économies d’échelles. Cette pratique de fusion entre institutions pourrait d’ailleurs s’illustrer dans les autres institutions de la Politique scientifique fédérale, sectoriellement, (une « Coupole Papier » (Bibliothèque Royale, Archives, CEGES), une « Coupole Espace » (Aéronomie, Observatoire, Météorologie, etc…).

Si l’idée ne manque pas de séduire, en particulier le monde politique, surtout en période de récession et en pleine vague de « management public opérationnel », et si les arguments avancés sont, de fait, particulièrement convaincants, il convient cependant de ne pas succomber à un chant de sirènes qui pourrait s’avérer bien plus mortifère qu’il n’y paraît.

En effet, s’il est de bonne politique de désigner au sein des organigrammes en place  (lorsqu’ils existent !) des fonctions transversales qui permettent de mutualiser, entre des institutions actuellement étanches, des services identiques, tels un facility manager, un security manager, un directeur des ressources humaines, un service financier, etc… il n’y a malheureusement qu’une faible légitimité scientifique à vouloir fusionner les collections.

Or, c’est aussi et surtout ce projet de « redéploiement » des collections qui anime les tenants de la thèse de la Coupole. Relevons au passage que ce projet reçoit le soutien inconditionnel de Philippe Mettens.

Que l’on me comprenne bien : qu’il faille restructurer certaines collections dans une logique de site, notamment, pourquoi pas ? Qu’il faille considérer que les actuelles institutions ne sont pas propriétaires, jalousement, de leurs collections : certainement pas ! Qu’il soit nécessaire de ramener de Tervueren (Musée d’Afrique centrale) des collections de Papouasie - Nouvelle Guinée initialement conservées au Cinquantenaire : bien sûr ! Que la Bibliothèque Royale mette à disposition du Musée d’Arts Anciens certains des plus beaux manuscrits enluminés des Pays Bas des 15ème et 16ème siècles, évidemment ! Les conservateurs d’aujourd’hui ne sont pas détenteurs uniques et exclusifs des collections dont ils ont la charge. Il leur appartient de remettre en question la cartographie de leurs compétences au profit de la clarté du propos scientifique, c’est une évidence.
Je ne suis donc pas contre certains mouvements de collections en faveur d’une meilleure pédagogie et d’une logique muséologique accrue.

Mais ce qu’il faut craindre, par contre, c’est une pratique de « redéploiement » qui fasse la part belle à une vision mercantiliste du Musée, une pratique du Musée « à la découpe », dont, il faut le dire, le Musée Magritte est un paradigme…


La pratique de la découpe, de la « dynamo »
La pratique de la « découpe », à laquelle il est fait couramment recours dans l’immobilier, par exemple, consiste à constituer des parties au départ d’un tout, en manière telle que, au final, l’addition des parties soit supérieure à la valeur initiale du tout.
Dans le cas du Musée Magritte, par exemple, on isole l’artiste Magritte des collections du Musée d’Art Moderne, on le déporte à l’extérieur de celui-ci, on le valorise à grands coups d’investissements et de communication, et on en fait un produit culturel. Malheureusement, comme tout produit, celui-ci a un cycle de vie .... et de mort.

En soi, le projet du Musée Magritte semble être une bonne idée. Il a conduit à un effet structurant dans la politique muséale fédérale, il a convaincu les forces financières (de France essentiellement, à travers Suez) à monter dans le train d’un projet culturel, il a permis un « redéploiement » et une amplification des collections liées au peintre, il a dynamisé le tourisme en faveur du musée et de Bruxelles, etc…
Aujourd’hui, le succès du Musée Magritte est incontestable. Près de 600000 visiteurs et des bénéfices en hausse flagrante.

Mais c’est aussi, du point de vue de la culture, un immense échec.
N’ayons pas peur des mots : le Musée Magritte est une « fausse bonne idée ». Ce branding de l’art, ce marketing culturel est contre-productif. Magritte lui-même, iconoclaste abouti dans sa recherche de décalage d'une « surréalité » remettant en cause l'ordre et la raison, aurait-il apprécié une telle dérive ?

En isolant Magritte pour en faire un produit, le Musée d’Art Moderne a été siphonné de sa substance : en effet, plus personne ne le visite. Il s’est réduit à sa plus simple expression, se rétractant dans le fond du trou architectural de Bastin, ce fameux puits de lumière qui avait tant défrayé la chronique à l’époque (notons que l’on ne conçoit pas un projet d’envergure en forme de creux ou de trou (voir à cet égard l’Archéoforum de Liège…), se racrapotant comme peau de chagrin pour ne finir par ne plus présenter que quelques dizaines d’œuvres.  Conséquence : fermeture du Musée d’Art Moderne, avec, certes, maintien des mêmes dizaines d’œuvres dans le hall principal des MRBA, avec tournante triennale et prêt (location ?) des collections à l’étranger…
Cette décision prise au nom « de l’autonomie de gestion » des établissements scientifiques fédéraux fait frémir…

Bruxelles avait un Musée d’Art Moderne. Aujourd’hui, dans l’indifférence forcée, avérée ou supposée des professionnels du secteur et des artistes, on reporte sine die la réouverture du Musée d’Art Moderne, dans un lieu encore à définir, soit dans d’anciens établissements bancaires du centre ville, soit dans une infrastructure à construire, à la faveur de la reconversion d’un projet avorté de stade de football envisagé pour le Mondial en Belgique…

Que n’a-t-on pas conçu un « redéploiement » des collections autour de Magritte au sein du parcours même du Musée d’Art Moderne. Le scoop produit aurait été le même et l’effet d’entraînement, sur tout le musée, garanti ! Les visiteurs auraient été séduits par un temps fort de la visite autour du prince du surréalisme. L’argent investi, par vascularisation, aurait profité à toute l’infrastructure muséale. La communication autour de ce grand département Magritte, par capillarité, aurait rejailli sur l’ensemble du Musée…

Non, en confondant la logique d’une exposition temporaire, même très ambitieuse, avec une logique d’exposition permanente (le Musée monographique, mono produit), on a tué la matrice au profit du (re)jeton…
Voilà bien le problème, qui d’ailleurs était prévisible. Le Musée Magritte dynamise les MRBA mais l’impact sur la fréquentation réelle des MRBA eux-mêmes est inquantifiable. De là à évoquer une possible cannibalisation du Musée Magritte sur les Musées Royaux des Beaux Arts… Tout le monde se précipite vers le Musée Magritte, un MUST SEE flambant neuf et vendu à grands renforts de communication et de presse, mais plus personne semble ne se soucier de la fréquentation réelle des salles originelles du Musée d’AVANT Magritte… Et la fermeture du musée d’art moderne semble donner raison à cette hypothèse… En effet, dans Le Soir des 12 et 13 février 2010 Michel Draguet annonce la fermeture pure et simple du Musée d’Art Moderne, pour « un délai indéterminé »…

Peut-on imaginer le Kunsthistorisches Museum de Vienne créer, en dehors de sa propre structure, un musée Klimt ? Certes, cela aurait du succès ! Mais cela pourrait conduire à une désaffection du Kunst. Pourquoi le Louvre n’ouvre-t-il pas, dans un endroit étranger à sa propre localisation, un musée Chardin, ou Orsay un Musée Manet ? Sans doute, le public s’y presserait en masse. Mais le département des peintures françaises du 18ème siècle ou Orsay lui-même seraient peut-être déserts…

Le projet du Musée Fin de Siècle conçu, après travaux, en lieu et place de feu le Musée d’Art Moderne participe du même processus. Rassembler en un même lieu l’ensemble de la production artistique située au carrefour des 19ème et 20ème siècle peut s’avérer une belle perspective. Orsay n’a rien fait d’autre, mais en créant un musée ex nihilo, au départ de collections éclatées provenant de musées très divers, majoritairement étrangers à la thématique d’Orsay.

En convoquant la collection Gillion Crowet qui fit l’objet d’une dation en paiement au profit des MRBAB (alors que sa place, en tant que collections d’objets d’arts et d’ameublement, aurait été d’être déposée au sein du département des arts décoratifs des MRAH ; mais nous reviendrons une autre fois sur l’aberration et la manipulation relative à cette dation qui fut davantage, à deux lettres près, présentée comme une d(on)ation), en « redéployant », ponctionnant, pourrait-on dire, les collections issues de ce même département des MRAH au profit de ce nouveau grand Musée Fin de Siècle, on recrée, à l’instar du Musée Magritte, un nouveau « business unit », attractif, souple, financé partiellement avec de l’argent privé, et redynamisant l’intérêt pour les MRBA.

Une nouvelle dynamo est née : elle est plus petite et plus performante que le mastodontesque ensemble initial, elle est plus souple et plus rentable, plus aérodynamique pour le touriste. Bref, cela fonctionne parce que cela attire. Bravo. Le public et le politique applaudiront en cœur.

Cependant, que faire des collections qui n’auront pas l’heur d’être thématiquement cohérentes avec le thème « Fin de Siècle » (peut-être, d’ailleurs, pourrait-on choisir une autre appellation, moins négative, moins déconsidérante : Fin de Siècle, Fin de Race, … cette sémantique fleure un peu la nostalgie de mauvais aloi) ?
Où va-t-on présenter toute la peinture du 19ème siècle, les paysages romantiques, l’école de Tervueren, de Barbizon, le Marat assassiné qui entamait la période moderne dans l’ancienne présentation du Musée du même nom ? Où seront les grandes peintures d’histoire, les Wiertz, les Gallaix et autres ? Et les modernes internationaux, Dali, Bacon, Craig, etc… ? Nul ne sait.

Il est fort à craindre qu’une fois achevé le travail de ponction des organes les plus viables au détriment d’un corps malade désormais condamné à la mort, les grands ensembles muséaux d’hier ne ressemblent, à terme, qu’à une vieille toile mitée des trous laissés par ce travail de découpe…

Et c’est précisément ce qu’il faut absolument éviter aux MRAH. On ne demande pas à son futur directeur de procéder à des découpes conduisant à la création de nouveaux musées, de nouvelles dynamos, plus légéres, des musées produits, des musées MUST SEE. Non, on attend de ce nouveau directeur de redynamiser l’ensemble existant, in extenso, dans une perspective synthétique, universaliste et permansive.

Le rôle d’un grand musée d’état n’est pas de proposer que « ce qui marche » commercialement au détriment du reste. Que dirait-on si, demain, le Théâtre National de Belgique (TNB) ne programmait plus que ce qui a la faveur du public ? On programmerait Yasmina Reza pendant 6 mois, et plus jamais ne serait mis en scène GHelderode, Maeterlinck, Huysmans, etc… parce que pas assez commercial…


Les MRAH: une formidable chance pour Bruxelles, pour la Belgique et pour l’Europe

Les MRAH sont une immense chance pour la Belgique. Mais il faut savoir la valoriser en donnant à voir précisément ce qui n’est pas à la mode, pas commercial, dans un optique éducative et pédagogique. Il faut, à cet égard, donner une chance à ces avant-gardes (ici muséographiques, paradoxalement) qui consiste à nager à contre-courant, en ne compromettant pas la véritable nature et l'essence-même du musée.

Dans cette perspective, je propose un nouveau projet qui clarifie très simplement l’actuelle identité fragmentaire et floue des MRAH (identité absente qui explique sa désaffection): créer un grand Musée des Civilisations, car, à bien y regarder, les Musées Royaux d’Art et d’Histoire SONT un musée des civilisations. Ce type d'institution fut constitué essentiellement à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, à une époque où l’archéologie balbutiait, où l’on découvrait les civilisations étrangères à travers une vision eurocentrée et colonialiste, une époque où les idées et les personnes circulaient plus difficilement, plus lentement. A cette époque, il convenait de convoquer « à la maison » toutes les civilisations du monde. Sait-on, par exemple, que se trouve au Musée du Cinquantenaire la seule statue au monde de l'Ile de Pâques en dehors de son contexte ?

D’autres grandes structures muséales étrangères et internationales sont comparables aux MRAH, tels le Victoria & Albert Museum à Londres, le Musée des Civilisations à Québec, le Metropolitan à New York, le Bode Museum à Berlin, le Musée du Vatican, le Louvre à Paris, le Kunsthistorisches Museum à Vienne etc… Ces musées gigantesques attirent chaque année des millions de visiteurs et ont une image ASSUMEE de leur identité plurielle : être des musées qui rassemblent en leur sein les plus diverses créations de l’art et de la pensée de toutes les civilisations et de toutes les époques du monde.

Ces musées ont-ils besoin d’être mieux « vendus » ou plus commerciaux dans leur offre ? Précisément, nécessitent-ils une RE- structuration de leur propos pour être mieux vendables ? Non, ils se suffisent à eux-mêmes, sans nécessaire « découpe » au sein des collections ; ce sont des Musées de civilisations, qui respectent l’esprit fondateur du lieu et  l’aspect pédagogique et universel du musée tel qu’il FAUT aujourd’hui le défendre aux MRAH.

Mon projet pour les MRAH repose précisément sur ce point : redonner ses lettres de noblesse à un grand projet de Musée européen des Civilisations qui, partant d’une structuration claire des collections suivant trois grands départements, transversaux à l’ensemble des sites muséaux constituant les MRAH, permet d’interroger les identités européennes.

Ces trois grands départements sont les départements de:
-                          Civilisations antiques : antiquité nationale, Grèce – Etrurie – Rome, Egypte, Orient antique, etc,…
-                          Civilisations non-europénnes : Proche – Moyen et Extrême Orient, Monde islamique, Papouasie – Nouvelle Guinée – Amériques pré-colombienne, latine et civilisations amérindiennes, etc…
-                          Civilisations européennes : les fondements de l’Europe des Nations, les Arts décoratifs européens,…

A deux pas des institutions européennes, au cœur de la capitale de l’Europe, ce musée serait un lieu de confrontation des cultures et des civilisations tel que l’a rêvé André Malraux.

Sondant les différentes civilisations au sein de chaque département au départ d’un questionnement générique, englobant, commun à tous les groupes humains, en tous lieux et à toutes époques, ce musée permettrait de clarifier, en creux ou en relief, ce qui fondent l’identité plurielle de l’Europe. L’Europe n’est pas culturellement monolithique : elle est le résultat d’un formidable métissage, la sédimentation des cultures diverses, méditerranéenne, slave, balkanique, scandinave, celtique, etc…

C’est par l’effet de repoussoir, de mise en exergue de ce qui constitue les grandes catégories de pensée et d’art, dans les autres civilisations, antiques et non-européennes, que le relief de l’identité plurielle européenne peut enfin apparaître tangible. A ce titre, ce musée ne serait pas à proprement parler un musée des civilisations, au sens où il fut créé, c'est-à-dire un musée qui impose au monde son histoire et ses catégories de pensée, mais un musée qui interroge l'Europe dans ses rapports aux Autres, sans européocentrisme, et dans une approche purement comparative, ainsi que le préconise Jack Goody dans son récent ouvrage "Le Vol de l'Histoire, ou comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde".

Comme le dit l'éditeur (Gallimard) dans son avant - propos:
"La question? C'est le «vol de l'histoire», c'est-à-dire la mainmise de l'Occident sur l'histoire du reste du monde. À partir d'événements qui se sont produits à son échelle provinciale, l'Europe a conceptualisé et fabriqué une représentation du passé toute à sa gloire et qu'elle a ensuite imposée au cours des autres civilisations.
Le continent européen revendique l'invention de la démocratie, du féodalisme, du capitalisme de marché, de la liberté, de l'individualisme, voire de l'amour, courtois notamment, qui serait le fruit de sa modernisation urbaine. Plusieurs années passées en Afrique, particulièrement au Ghana, conduisent Jack Goody à mettre aujourd'hui en doute nombre d'«inventions» auxquelles les Européens prétendent, sous les plumes de Fernand Braudel, Joseph Needham ou Norbert Elias notamment, alors que ces mêmes éléments se retrouvent dans bien d'autres sociétés, du moins à l'état embryonnaire.
Économiquement et intellectuellement parlant, seul un écart relativement récent et temporaire sépare l'Occident de l'Orient ou de l'Afrique. Des différences existent. Mais c'est d'une comparaison plus rapprochée que nous avons besoin, et non d'une opposition tranchée entre le monde et l'Occident, au seul profit de ce dernier."
C'est dans cette perspective que s'inscrit mon projet. A travers différentes questions qui fondent toutes les civilisations, en tout temps et en tout lieu, mieux définir les identités européennes en démentant cette vision européocentrée et autoréférée de l'histoire. Quelles sont ces grandes questions : par exemple, le rapport à la divinité, à l’image, les signes du pouvoir, la conception du temps, le rapport à la nature, le statut des sciences et de la médecine, la rapport à la mort, les rites de passages, la place de la femme, le rapport à l’argent, les types d’économies, etc…

Par ces questions posées à travers toute la visite du musée, suivant une signalétique claire, et par une mise en comparaison des civilisations, c’est une véritable fresque du monde qui se peint sous les yeux du visiteur. Notre culture européenne n’a de sens et de valeur que si elle se confronte aux autres, dans ses différences, mais aussi dans ses apports et imports.

Ce musée serait le lieu de toutes les confrontations possibles, pas un musée qui fasse droit à un isolement de concepts médiatisables, identifiables et sponsorisables… Il y a dans cette vision utilitariste et mercantiliste un réel danger pour la culture humaine, par essence organique et complexe, multipolaire et interdépendante.

La richesse d’un musée comme Le Louvre est de proposer au cours d’une même visite, d’une même demi-journée, la confrontation d’un visage d’Akhnaton à la Victoire de Samothrace, à une œuvre de Carpaccio et à un très beau Corot.

Une vision du Musée: le Musée – source
Le Musée est le lieu d'un retour. D’abord le retour sur soi que l’on opère par une sorte de voyage intérieur, mais aussi le lieu où l’on aime à revenir, souvent, aux différents âges de la vie, dans des moments personnels très différents, de joie, de tristesse, de doute… Le musée doit donc être cette source intarissable de richesses, source claire, abondante, rafraîchissante et dont le conservateur a la responsabilité.
C’est un lieu proustien, qui requiert une forme d’acceptation face au sentiment immense d’inassouvissement. Le musée est un possible mutilé; c’est précisément ce qui en fait la richesse.
Le Musée est une source où l’on retourne boire, où l’enchaînement des détails, des formes, des couleurs et du sens sacré dont sont chargés tous ces objets magiques ouvre en nous plusieurs portes secrètes : celle de l’enfance, de la conscience, la source de notre commune humanité.

La mission du conservateur est de garder toujours cette source claire, accessible, régulière et désaltérante. Pas de mettre son eau en bouteille plastique de 1,5 litre avec une étiquette produit collée dessus…


Malraux et le Musée imaginaire: le Musée est une oeuvre.
Le Musée est le lieu où s'expose la plus grande diversité d'artefacts, ces objets créés par l'homme, artistiques ou non. Mais le Musée désincarne tous ces objets, "œuvres" qui sont une image - ou de ce qui existe (nature, homme), ou de ce qui n'existe pas (religion, fictions). Ce que Malraux appelle une métamorphose, c’est le changement d’essence de ces images. Un crucifix, un pieu tutélaire, dans un musée, n’ont plus la même essence sacrée. On ne prie plus devant.

C’est ce changement d’essence de ces images qui, confrontées les unes aux autres, libérées de leur fonction première, dégage un sens nouveau, profond, enfoui, qui charge alors ces objets d’une nouvelle énergie, puissante, rafraîchissante. C’est en entrant dans une confrontation de ces métamorphose, en entonnant ce « concert de mélodies contradictoires », comme disait Malraux, qu’une nouvelle conscience de l’art et de la civilisation est possible.

Un portrait n'est plus un portrait de quelqu'un ; or, au cœur du musée, il n'y a plus ni vénération, ni ressemblance, ni imagination, décor ou possession, mais uniquement des images qui diffèrent des choses et qui se trouvent confrontées en tant que telles. En cela, LE MUSEE EST UNE ŒUVRE.

Cette confrontation de contradictions est une prise de conscience de la quête de tout le possible de l'art, d'une recréation de l'univers qui donne la plus haute idée de l'homme. Pour Malraux, l'homme recrée le monde face à Dieu, et conquiert par l'art le sens de sa vie contre l'oubli et la mort. Voilà ce qu’est le musée imaginaire. Un musée intime et personnel, dans la visite duquel le visiteur prend conscience de son passé, de son identité, et projette son futur. Un musée est le résultat de hasards.

Le voyage d'art dans le musée repose sur la mémoire optique individuelle ; précisément, notre mémoire, notre conscience fonctionne comme un musée.

Les MRAH sont magnifiques parce qu’ils sont universalistes, ils mêlent tout, comme le Louvre, le British, le Kunst.
C’est une réelle chance de pouvoir, à Bruxelles, en Belgique, au cœur de l’Europe, proposer une telle découverte, un tel voyage d’art, sur le site du Cinquantenaire et dans les autres implantations. Cette chance ne peut en aucun cas être galvaudée, en passant à côté d’un tel sujet, avec de telles collections (650000 pièces, dont la grande majorité en réserves !).

Evitons la marchandisation d’une institution aussi exceptionnelle par sa diversité, au risque d’avoir l’air ringards… Il est probablement plus glamour de vendre un projet « produit », touristique et commercial, passé à la découpe. Mais le Musée n’est pas un produit que l’on consomme. C’est un lieu aux résonances sacrées et intimes.

Conclusions
S’il est donc urgent de désigner à la tête des MRAH un nouveau directeur général, il est à souhaiter que celui-ci, quel qu’il soit, ait à l’esprit la mission première d’un conservateur de musée, celle de protéger une source la plus riche et diversifiée possible, dans une approche universaliste favorisant la comparaison entre les civilisations. Mais ce projet passe par une nécessaire redéfinition de l’identité de ces musées.

A cet endroit, un Musée des Civilisations, en lieu et place des MRAH, s’impose, au cœur de la capitale de l’Europe, à un jet de pierre de institutions européennes, un musée qui interroge précisément les identités européennes, à travers un questionnement générique transversal et commun aux trois grands départements du musée (civilisations antiques, non européenne et européennes).  

Ce projet ne peut aboutir que par une clarification de la cartographie des collections, de probables redistributions de collections entre les sites, une parfaite lisibilité scénographique et muséographique, une excellente communication, un recours accru aux nouvelles technologies, et, enfin une revalorisation du personnel.

Ce point, crucial, va de pair avec la nature d’établissement de recherche et de pôle d’excellence que constituent les MRAH. En effet, des dizaines de projets de recherche partent de cette structure muséale, à travers le monde.
Ce pôle de recherche et d’excellence doit aussi rappeler ses incidences dans le passé, en valorisant ces générations de conservateurs chercheurs qui ont façonné ce fantastique ensemble. Il convient donc de rendre hommage aux Jean Capart, Pierre Gilbert, Roland Tefnin et autres Borchgrave qui ont fait rayonner ces musées sur la scène internationale de la recherche.

Enfin, et cela sera le sujet d’un autre (long) article, il est capital pour la réussite de ce vaste projet, qui dépasse de loin l’échelle – temps d’un mandat de seulement 6 ans !, de repositionner le Plateau du Cinquantenaire dans Bruxelles et de le rendre aux Bruxellois. Actuellement, il apparaît comme un vaste cratère autour et en-dessous duquel on circule, un lieu soustrait, pour sportifs et rares promeneurs; la circulation y est difficile et pénible. Il convient donc de repenser urbanistiquement la possibilité de se réapproprier ce site merveilleux, un peu comme le Jardin des Tuileries à Paris, en en permettant la traversée de part et d'autre, en repensant l’orientation de l’entrée du Musée par rapport aux Arcades, en créant des pôles d’attraction touristique et de loisirs en son sein.
Mais cela, je l’ai dit, est un autre débat, intimement lié à celui qui touche à la politique muséale proprement dite, liée au futur « Musée européen des Civilisations ».

Vous avez dit un beau projet ?
A bientôt.

                                                               

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