mercredi 21 mars 2012

Pôles « Magnétiques »

La politique « Magnétique » de l’intérim aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Belgique

Image de synthèse du Pôle magnétique nord et de ses champs d'influences sur la Planète "Musées fédéraux" ;-)


Ce texte a fait l'objet d'un article publié dans les journaux La Libre Belgique http://www.lalibre.be/culture/divers/article/727381/polemagnetique.html et Le Soir en date du 21 mars  Il fut également publié in extenso sous forme de carte blanche sur le site du Soir  à l'adresse http://www.lesoir.be/debats/cartes_blanches/2012-03-21/froid-polaire-sur-les-musees-federaux-904058.php 


En décidant d’annuler la procédure de recrutement en cours pour quatre établissements scientifiques fédéraux en attente d’un directeur (IRM, IRPA, IASB et Musées Royaux d’Art et d’Histoire), le Ministre de la Politique scientifique Paul Magnette vise en réalité un objectif, tout en noyant le poisson.

En effet, sur les quatre procédures visées, seule celle relevant d’un réel enjeu et concernant les Musées Royaux d’Art et d’Histoire avait abouti (ou presque, nous y reviendrons), conduisant à la désignation de deux candidats ex aequo : Michel Draguet (actuel directeur des Musées Royaux des Beaux Arts et auquel l’interim aux MRAH fut confié dès août 2010) et l’auteur de ces lignes.
Durant des mois, la presse s’est fait largement l’écho de cette procédure, décrivant abondamment les enjeux en cours (la fameuse théorie des « pôles »), les projets et les écueils.
Mais il fallait que cette procédure n’aboutisse pas, et surtout que n’intervienne pas la désignation du rédacteur des présentes.
Philippe Mettens, bourgmestre socialiste de Flobecq et patron de l’administration de la Politique scientifique, veilla à « oublier » de remettre au Ministre le rapport final de l’entretien qu’il eut avec les deux candidat ex aequo, en fin de procédure SELOR. Ce rapport, institué réglementairement comme point d’orgue à la procédure de recrutement, permet au Ministre de fonder son avis. Cette carence administrative a ainsi permis hier au Ministre d’annuler une procédure « en cours ». Notons cependant que ce rapport fut réclamé immédiatement après les entretiens, durant des mois, et en vain, par l’ancienne ministre libérale en charge de la matière, Sabine Laruelle.
Philippe Mettens a, par ailleurs, suffisamment, et depuis des lustres, déclaré sa préférence pour Michel Draguet oubliant volontairement, dans chacune de ses sorties dans la presse, l’existence même d’un candidat ex aequo.
L’interim, confié au (déjà) directeur des Musées Royaux des Beaux Arts, préfigurait en réalité un projet centralisateur qui DEVAIT l’emporter : celui des Pôles et, surtout, celui du Pôle Art, avec un seul directeur à la tête des deux musées fédéraux.
Seulement voilà, les textes réglementaires, en l’état actuel, interdisent le cumul de deux fonctions directoriales à la tête de deux établissements scientifiques fédéraux distincts. Il fallait donc revoir ces textes pour autoriser ces pôles d’un point de vue juridique. Mais cette modification prendrait du temps, beaucoup trop de temps pour une mandature fédérale finissante de deux ans (l’actuel gouvernement n’est en place que jusque juin 2014, sans compter la période pré-électorale !). Trop court pour faire aboutir une réforme structurelle colossale dont personne encore n’a réellement saisi ni les contours ni les bénéfices scientifiques, culturels et structurels.
Lors des dernières négociations gouvernementales, après dix-huit mois d’affaires courantes durant lesquels aucune désignation ne fut possible, le PS réclama la Politique scientifique en l’arrachant aux compétences de Sabine Laruelle.
Dès la mise en place du nouveau gouvernement, Philippe Mettens eut donc les coudées plus franches : le  socialiste hennuyer Paul Magnette héritait du portefeuille et plus rien ne s’opposait donc à la poursuite du plan « polaire ». Par surcroît, Philippe Mettens dépêcha son bras droit de l’administration, Xavier Lepoivre, au cabinet du nouveau Ministre au titre de chef de la cellule Politique scientifique. La machine était donc parfaitement réglée, il ne suffisait plus qu’à convaincre le nouveau ministre de faire droit à la théorie des Pôles et donc, consécutivement, d’annuler la procédure en cours, ainsi que trois autres à peine entamées.
Par cette décision, le ministre règle aujourd’hui le sort du seul candidat qui pouvait réglementairement occuper le poste au Cinquantenaire, noyant avec le poisson tout un projet de Musée européen des Civilisations…
Le prétexte invoqué par Paul Magnette est d’éviter de nommer qui que ce soit, tant que la réflexion sur la réforme des structures et les projets qui en découlent n’a pas donné ses fruits.

On peut se poser la question de savoir pourquoi, après un siècle d’affaires courantes, rien n’a encore été soumis à la sagacité du Ministre fraîchement nommé, pour fonder son avis dès sa prise de fonction ? Est-il enfin temps de réfléchir !? Sur quoi se base donc le ministre pour penser qu’il faille d’abord s’ « occuper des projets, ensuite des structures et enfin, des hommes » pour « installer les hommes (ou femmes) qui seront les plus compétents dans le cadre de ces nouvelles structures » ? Car, à l’analyse, hormis Philippe Mettens (et le principal intéressé, Michel Draguet), qui prétend que le projet des Pôles est bénéfique pour les institutions qu’ils sont censés fédérer ? En a-t-on fait la preuve ? Croit-on réellement qu’il y ait économie d’échelle et unité de gestion à fusionner deux mastodontes comme les Musées Royaux des Beaux Arts et les Musées Royaux d’Art et d’Histoire, que tout sépare, pour fonder une nouvelle politique muséale commune ? Cette chanson, les politiques en période de disette budgétaire se plaisent à l’entendre, certes.
Mais à l’analyse, tant les bâtiments que la structure et le statut du personnel, les types de collections, la dispersion géographique des sites, etc… indiquent qu’un tel pôle engendrera des coûts largement supérieurs à l’économie qu’il prétend réaliser…
Ce qui est grave dans la décision du ministre Paul Magnette, c’est qu’elle lance un très mauvais signal à l’endroit des institutions concernées. Non seulement, le ministre s’affiche comme le soutien circonvenu de la thèse surréaliste (au pays du surréalisme) et centralisatrice des pôles, unanimement rejetée par le milieu scientifique et culturel, mais, pire, plutôt que de nommer un candidat fondé à occuper le poste avec un réel projet, il préfère maintenir en place un malheureux intérimaire qui a déjà, à suffisance, démontré ses limites managériales et humaines.
Corrélativement, il crée au sein des institutions une grande insécurité, tandis se poursuit la « polaire » réflexion de Mettens et consorts, gelant la procédure de désignation d’un nouveau directeur, sans garantie de pertinence ni de bonne fin. Ces établissements errent désormais en conjectures, promis à une probable déstructuration, faite de « redéploiements », basés sur une conception muséologique
s(r)éductrice qui consiste à créer, à partir des fonds existants, des musées spécialisés, des « musées – produits » à la Magritte, siphonnant de leur substance la matrice dont ils sont issus au détriment de leur universalisme. Pour tout pilote, à la tête de ces pauvres établissements, un « faisant fonction » pour présider à leur destin, dans l’attente d’une pharaonique coupole...
Le Ministre Magnette peut-il garantir que cet immense projet de fusion en Pôles aboutira bien avant qu’il ne remette son portefeuille ? Personne n’y croit.
En réalité, la seule déterminante dans toute cette stratégie est de permettre la perpétuité d’un intérim, aimanté « magnétiquement » à un projet de pôle que ni les textes réglementaires, ni a fortiori le délai restant à courir, ne permettront jamais de faire naître. De facto, cependant, le pôle art existe à présent. Cela s’appelle, en fait, de la manipulation administrative, corollaire à un déni de droit et à une manœuvre politicienne.
Rendez-vous à la fin de cette mandature, pour constater que, « interim », mot latin signifiant « pendant ce temps là », rien n’aura eu le temps d’émerger de ce grand gâchis.
Constantin Chariot
Conservateur de musées
Ancien candidat premier ex aequo à la direction générale des Musées Royaux d’Art et d’Histoire