mardi 23 juin 2015

Agnès TURNHAUER

Studio as performance

Galerie Valérie Bach, jusqu'au 30 septembre 2015


Visiter à la Galerie Valérie Bach l’exposition « Studio as performance » de Agnès Thurnauer, c’est pénétrer dans l’intimité de l’artiste, son atelier, cet espace mental et matériel à la fois, lieu sacré, mythologique, matrice physique de toute création.


Agnès a voulu ici, sous la grande et lumineuse verrière de la galerie, recréer l’ambiance de son studio de création, de son cabinet de réflexion, en en reproduisant les murs salis, témoins des gestes de l’artiste, des salissures, éclaboussures et autres griffes, comme autant de saillies et de jaillissements donnant vie, dans un espace confiné et intime, à l’œuvre d’art.


Une œuvre qu’Agnès Thurnauer veut résolument tournée vers la peinture, l’acte de peindre étant chez elle aussi langage, métaphore et métonymie même, d’une pensée en action. Chez elle, la peinture est langage et support du langage.
 

Le labyrinthe de lettres en creux, traité dans la fonte d’aluminium, impose au spectateur une lecture en négatif de l’alphabet, permettant d’habiter ce vide en y prenant assise. Le verbe, au sens ontologique, est chez l’artiste un axe structurant son travail, en ce qu’il est créateur de sens, libératoire de la pensée, richesse essentielle de chaque identité. L’enfant qui apprend à parler structure sa pensée et son essence personnelle au moyen d’un mécano sémantique dont Agnès Thurnauer reprend le processus, comme une tentative à une reformulation de son moi.
 
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L’histoire de l’art est également centrale dans sa production, l’artiste choisissant, comme autant de jalons temporels, des tableaux célèbres, pour en subvertir la surface picturale par l’apposition de textes, souvent riches de sens, commentaires impudiques d’un sujet qui l’est parfois, en silence, tout autant…

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Thurnauer traite aussi de la question du genre, se jouant du sexe comme d’un concept philosophique, féminisant la classe masculine des grands artistes de l’art européen, dénonçant même par cet acte l’hégémonie du mâle dans l’acte créateur artistique, ou au contraire, ce faisant, lui rendant hommage dans un rougissement secret qui la ferait rêver d’en être l’objet.

Agnès Thurnauer incarne elle-même cette féminité assumée lorsqu’elle se livre à l’autoportrait de son corps, l’utilisant comme moyen d’expression. L’humour et la sensualité se nichent partout dans ses œuvres, offrant au spectateur la position d’un sujet regardant, sans voyeurisme, à la recherche du mot qui fait sourire, de la phrase ou de l’inventaire qui émeuvent et ébranlent.

Agnès Thurnauer est une artiste complète, puisqu’outre la peinture, elle sculpte à petite échelle les ébats des corps amoureux, dans une totale liberté qui n’oublie jamais l’élégance.

« Studio as performance » est une plongée dans la sincérité artistique d’une femme à la recherche de formes et de moyens multiples, toujours au service d’un acte créateur, tellement féminin.

A voir à la Galerie Valérie Bach jusqu’au 31 juillet 2015.

mercredi 11 février 2015

 


La prescription de Susplugas

 

Pour la seconde fois, la Galerie Valérie Bach expose, les œuvres de Jeanne Susplugas. L’artiste, qui vit actuellement à Paris, a réalisé ces dernières années une série d’œuvres exprimant l’enfermement sous toutes ses formes.

 

Depuis les années 90, Jeanne Susplugas questionne le rapport individuel aux maux de la société contemporaine, ses dérives, ses faux-semblants, cette hypocrisie du mieux occultant un pire, et qui ne tient jamais ses promesses.

Jeanne Susplugas - courtesy Galerie Magda Danysz - Les Bains - photo  Stephane Bisseuil (2)

 

Tout son œuvre met en scène le malaise social physique et psychique en en dénonçant la banalisation et l’apparente négation de ses ravages. Dans une prise d’otage permanente, l’artiste situe le spectateur dans un voyeurisme contraint, le mettant au centre d’un univers dont les échelles ont changé, témoin complice de ses propres faiblesses : recours compulsif aux drogues, blancheur d’une saveur absente et désirée, contact existentiel à des volumes uniformes, à des lignes de fuites sans avenir, à de coupantes arêtes, aux matériaux déprimés, monochromes et mornes.


 

Le traitement préconisé par l’artiste face à ce malaise est précisément la dénonciation du traitement pharmaceutique de l’existence, l’aveu de cette chirurgie esthétique de l’âme que traduit le refus de l’individuation du malaise social, cette phobie de la maladie qui n’en est que la conséquence, et la négation du culte de la santé à tout prix. Cette prescription se fait en négatif. Par son œuvre qui impose le silence, c’est à la couleur, à la sensualité et à la vie qu’appelle Jeanne Susplugass.

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Son travail qui allie la performance, la vidéo, le dessin, la sculpture et l’installation, s’attache également à traiter le langage dans la mise en exergue lumineuse de mots choisis, forts de significations, qui accompagnent l’œuvre générique toute faite de sobriété plastique et poétique. Derrière cette façade lisse et immaculée du monde médical, se dissimule un souci artificiel de bien-être qui n’est pas synonyme d’« être bien ».

 

En convoquant un univers maladif et froid Jeanne Susplugas cache une réalité faite de souffrance, d’angoisse et d’aliénation.
 
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Au fil de son travail, la plasticienne se lance dans l’exploration du corps en tant que sujet d’enfermement, la boîte étant chez elle un thème récurrent. La mise en boîte de ses contemporains les confronte à la réalité d’une société qui a fait le choix du conditionnement – au sens pavolvien du terme -  produisant des êtres empaquetés, étiquetés, réduits au rang de consommateur-produits, ouvreurs et fermeurs de cartons. Ses travaux traduisent tous une réflexion sur les comportements de la déchéance sociale, sur la dérégulation de l’être au profit de l’avoir, sur le danger d’être moi avant d’être soi.

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Grâce à la dérision, au cynisme et à l’apparente simplicité esthétique de ses œuvres, l’artiste nous amène à poser un regard critique sur nous - mêmes. Dépendance, asservissement, accoutumance, Jeanne Susplugas nous renvoie finalement, tel un miroir, à l’introspection de notre propre mal-être.


Dans une dialectique enfantine autour du jeu, du monde en petit, des maisons habitables, des églises de papier, des Merveilles d’Alice et de son pays enchanté, se niche une interrogation terrible sur la peur, cette peur viscérale et irrépressible, qui conduit le spectateur à déambuler dans un monde horrifiant, car froid, glacial, inanimé, dématérialisé.

 

L’exposition s’articule autour de l’installation « All the World’s a Stage »,  titre faisant référence au célèbre monologue de William Shakespeare « As You Like It » où ce dernier compare la vie à une pièce de théâtre. Les performances organisées occasionnellement autour de celle-ci  se font écho de la thématique intrinsèque au titre.

 

Les installations vidéo et le jeu des acteurs autour de la composition architecturale en carton captent l’attention du visiteur et ne font que renforcer le processus artistique de Jeanne Susplugas, alliant attirance et oppression. En effet, après un sentiment de familiarité et de sécurité, surgit une dérangeante sensation de cloisonnement et de sujétion au joug social.

 

Citant implicitement les mondes de Hitchcock, de Caroll et de King, l’œuvre de Jeanne Susplugas s’installe et s’imprime dans les méandres tortueux de notre psychisme malade et subverti d’homme contemporain, projetant ce dernier vers des horizons sans ligne, des cieux sans voûte, des surfaces sans texture, telle la page blanche et immaculée d’un cerveau atone, siphonné de toute empreinte de la douce réalité.

 

 

mercredi 24 septembre 2014


Yves ZURSTRASSEN ou La Peinture déchirée…

 
En vue de son exposition personnelle à la Galerie Valérie Bach du 13 septembre au 1er novembre 2014, le peintre Yves Zurstrassen a produit cette dernière année une série de toiles, toujours en grand format, exprimant dans la bichromie noir et blanc sa sensibilité tout en délicatesse et en citations.
 

On sait combien est sincère le travail de ce peintre, qui n’a jamais renié la peinture, la vraie, celle qui se relie, par les techniques et les matières utilisées, à l’histoire de la grande manière picturale. Ses moyens d’expressions sont simples  car traditionnels, mais d’une savante complexité conceptuelle.
Inlassablement depuis près de 40 ans, il remet sur le métier une pratique très concentrée de la peinture, archivant, cataloguant et documentant son œuvre tel un chercheur obstiné, au sein de son grand atelier. En alchimiste moderne, Yves Zurstrassen interroge cette matière qui le fascine, cherchant dans le passage des brosses, dans les épaisseurs des formes pochées, dans les mats et rudes à-plats de noir, une métaphysique à sa quintessentielle nécessité de peindre. Dans une dialectique très savante, il affronte cette gestuelle spontanée, parfois violente, mais jamais rageuse, au délicat souci du motif floral, stellaire, ondulant, volatile, images répétitives. C’est dans la déchirure – la peinture déchirée - qu’il exprime sans doute cette fertile opposition, ainsi que dans l’affrontement sourd et lumineux du blanc et du noir.

Ce Gargantua, soucieux du détail et du fini, présente ici un travail empreint de ferme bonhomie, à son image. Il répète les motifs du pochoir à l’infini, dans des variations sur un même thème, disant en creux et sur chaque toile un message fait d’observation des grands maîtres universels, anonymes ou non. Car ils ne sont jamais loin les Nabis, les Twombly, les Richter et les Matisse, dans sa recherche de motifs archétypaux et décoratifs, confrontés au vif et vivant bouillonnement de la génération spontanée de formes et de glyphes. Yves Zurstrassen peint comme il est : vrai. Vrai comme ces formes multipliées, ici violentés par la déchirure du support lui-même, encore frais. Yves ne cache pas ses emprunts au Japon, aux célèbres Katagami, ces pochoirs utilisés dans la décoration textile ; il fait humblement référence à la graphie aborigène en l’introduisant dans une facture européenne. Il n’y a pas de faux-semblants, pas de mystification. Juste la peinture déchirée, en ombres et lumières, révélatrice de nouvelles picturalités.