vendredi 18 novembre 2016

De Fil(s) en Aiguille(s) - Joana Vasconcelos à la Patinoire Royale, du 22 novembre 2016 au 23 mars 2017


Pour la quatrième exposition depuis son ouverture, La Patinoire royale s’immisce au cœur de l’univers baroque et extraverti du sculpteur Joana Vasconcelos avec cette grande rétrospective, la première jamais organisée en Belgique, qui confronte le gigantisme du lieu au travail de cette artiste protéiforme. Joana Vasconcelos, la Portugaise née en France, fut la première - et à ce jour la seule -  femme invitée à Versailles en 2012 pour une exposition magique et festive. La plus jeune artiste ayant jamais exposé à Versailles investit aujourd’hui la totalité des espaces de la Patinoire à Bruxelles : la nef et sa fascinante charpente en bois, la galerie sous verrière et le Lab, espaces annexes situés au premier étage et au rez-à-rue.
 
Détail de "Material Girl", 2016


 
Empruntant à Jules Vernes cet univers peuplé de pieuvres et de créatures tentaculaires immenses, cette exposition est une plongée, Vingt Mille lieues sous les Mers, dans la féérie des couleurs, des formes et des matières de l’artiste. Jonglant avec les techniques de broderies, de dentelles, de crochets, de patchworks et de paillettes directement dérivées des Arts appliqués et de la pratique traditionnelle portugaise des travaux d’aiguilles, Joana Vasconcelos convie le spectateur au généreux banquet de la sculpture et de la peinture textile, sans modération, avec une gargantuesque  gourmandise artistique qui la caractérise.







Si le monde des paruriers, fournisseurs de grandes maisons de couture, a été qualifié à raison d’ « industrie du sourire » par sa capacité à apporter de la lumière, de la fantaisie et de la joie aux œuvres auxquelles il donne du brillant, c’est aussi avec un immense sourire que l’on aborde cette exposition rendant hommage à une création tellement féminine, incarnée dans des œuvres monumentales, mais également dans des productions beaucoup plus intimistes.

 
Joana Vasconcelos a transformé cette pratique de l’aiguille en pure expression artistique, parfois monumentale, où la démesure le dispute à l’excentricité, dans une recherche jamais démentie d’extravagance et d’excès, n’excluant ni finesse ni excellence.

Animaux et statues paraissent recouverts d’une mantille de dentelle tout en pudeur, conférant à leurs formes tellement familières des accents particulièrement doux et délicats, parfois inquiétants, mais toujours raffinés.

L’exposition intitulée à dessein « De fil(s) en aiguille(s) » invite le spectateur à se faufiler entre les bras d’une pieuvre géante, longue de plus de 25 mètres, pour ensuite se confronter aux « Douches », curieux assemblage de sculptures textiles et de miroirs, se laisser aspirer par les tableaux textiles « Crochet paintings », débordements incontrôlés de crochet hors cadre, et s’arrêter devant la sculpture monumentale « Petit Gâteau», constituée d’une myriade de petits moules à gâteaux.


Une telle exposition est une explosion de couleurs et de formes, une éruption de bonne humeur et d’insouciance, invitant le spectateur à une vaste fête de la perception, qui est aussi une réflexion sur les notions constitutives même de l’art : forme, couleurs, lignes, surfaces, textures, …

Emportant le visiteur dans une virevolte délirante d’exubérance, Joana Vasconcelos chante également toute la fantaisie dramatique d’un fado portugais.

mardi 22 mars 2016


La Culture sauvera l’Europe de la barbarie!

Plaidoyer pour l'affirmation de l’identité culturelle européenne.

Dessin de Haddad, Liban, 2015


La mort récente d’Umberto Eco, « le plus lettré des rêveurs », plonge l’Europe dans le désarroi et nous rend tous orphelins. La mort de ce grand européen nous rappelle à un devoir. Les attentats qui viennent de frapper la capitale européenne aussi.

Face aux extrémismes et au radicalisme, la question de l’identité culturelle européenne devient aussi limpide que sa réponse et son enseignement urgents et indispensables. Alors qu’un terrorisme religieux ultra-violent s’est désormais invité à la table du monde, la noirceur de la barbarie dessine subitement plus nets les traits du visage culturel européen. Mais à quoi ressemble exactement ce visage ?

 

Force est de constater que depuis le début de la construction européenne, la question d’une Europe culturelle en fut le parent pauvre. Au sortir de la guerre, ne fallait-il pas aplanir le terrain propice à la croissance de l’olivier de la paix ? On se contenta donc de rapprocher les peuples sur les questions socio-économiques, et la question de l’identité culturelle européenne resta dans les limbes.

 

Cependant un « marché commun culturel européen» deux fois millénaire existe. Il se présente comme une unité inscrite dans la diversité, il affiche le paradoxe de la coexistence, en son sein, de la multiplicité et de l’universalité. Et tant mieux!

 

La matrice culturelle européenne trouve ses fondements partagés dans l’héritage antique gréco-romain, générateurs des systèmes philosophiques platonicien et aristotélicien, ainsi que dans le contenu judéo-chrétien de la Bible et du message évangélique.

A ces deux socles - antique et biblique - s’ajoute l’apport déterminant des Droits l’Homme et des Lumières, inscrivant la laïcité républicaine au cœur même de la définition européenne.

Contester ce triple fondement revient à nier l’Europe elle-même. A ces trois jambes de force sont venus s’ajouter tous les brassages culturels de l’histoire : l’apport celtique, enrichi, dès le IIIème siècle, des apports arabo-andalous et germaniques, sans oublier les influences culturelles africaine, asiatique et américaine. L’héritage de l’Islam s’est quant à lui inscrit en creux dans la matrice culturelle européenne, dès le VIIème siècle jusqu’à Poitiers, et ensuite à partir du XIXème siècle, avec la colonisation et l’immigration.

L’Europe n’est pas une puissance militaire, industrielle ou politique. Et en tant qu’acteur économique, son modèle social semble battre de l’aile, ses valeurs politiques sont mises à mal par la poussée des populismes, sa structure institutionnelle, elle-même, se délite. Territorialement, l’Europe est minuscule. Mais sa culture a fécondé une grande partie du globe, dans tous les domaines. La seule véritable identité de l’Europe est donc d’être une culture.

Mais l’Europe est aujourd’hui incapable de se définir elle-même culturellement. Par peur de choquer ou de discriminer, elle a pris le parti du relativisme et du multiculturalisme, quand elle ne choisit pas l’autodénigrement, la repentance culpabilisante ou le reniement démagogique …

 

La peur que génère l’afflux d’immigrés en Europe crée un fort sentiment de repli identitaire. Il participe simplement d’une crainte de la différence, d’une xénophobie. Nous avons peur de ces réfugiés en ce qu’ils pourraient remplacer notre culture par la leur. Raison de plus pour affirmer les principes de notre civilisation européenne, pour mieux définir ce que l’Europe peut apporter à ces nouvelles identités venues de l’immigration.

 

Travaillons sans relâche contre la déréliction de la culture européenne, sacrifiée sur l’autel de la bassesse, de l’intérêt financier et de l’américanisation.

Le football, le vedettariat, la publicité, la mode et la violence sont autant de sous-produits de notre société contemporaine européenne qui savonnent la planche des jeunes générations en vue d’une noyade inévitable dans l’océan de la médiocrité et de la vacuité. Eco dit : « Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas qu’il ne croit alors plus en rien, il croit en n’importe quoi »…

 

Notre devoir est donc, à la suite d’Umberto Eco, d’œuvrer à un sursaut des consciences à l’endroit de ce trésor dont les richesses se perdent et se dénaturent.

 

L’abandon dans les écoles de l’apprentissage musical et des langues dites mortes, la suppression du cours de musique individuel dans les académies de musique (Paris), l’enseignement carentiel de l’histoire et de l’histoire des arts, l’abandon des arts de la parole par les instances de subvention, l’endémie financière de la production d’auteur, la misère organisée du monde de la création artistique, la mort programmée de la presse écrite et des maisons d’édition,… sont autant de signes avant-coureurs d’un échec civilisationnel.

 

Avant de fabriquer des citoyens consommateurs, sportifs, matérialistes et technologiques, dociles et décérébrés, il importe d’abord et avant tout de mettre au monde des sujets pensants, capables de hiérarchiser les valeurs, en reliant entre elles les composantes culturelles de l’Europe, dans leur diversité et leur polyvalence, dans une perspective d’ouverture à l’autre.

 

La culture doit cesser d’être considérée comme un passe-temps, se développant dans l’espace interstitiel entre enseignement et emploi. Elle est non seulement le sel de la vie, mais le bouclier contre l’obscurantisme, le matérialisme et le terrorisme. La culture rend heureux en ce qu’elle est connaissance. La connaissance éclaire l’être humain et l’élève, depuis que les hommes sont nés à eux-mêmes.

 

L’Europe est malade de sa propre indéfinition.

Il est donc temps que les états membres européens encouragent la réflexion de ses artistes et de ses intellectuels afin de convaincre chacun que c’est l’enseignement de la culture qu’il faut soutenir dans les choix de société. Au même titre que la conscience écologique, et dans la même perspective, une nouvelle conscience culturelle est à appeler de nos vœux. Les instances européennes seraient donc bien avisées de créer d’urgence, à tous les niveaux de l’enseignement, un cours de culture européenne, inscrit dans le tronc commun de l’enseignement obligatoire, mixant arts et histoire, patrimoine, philosophies, histoire des religions, etc…

Car le matérialisme qui a tué Dieu fait de l’Européen encroûté dans la matière un mécréant. Regardons-nous, Européens matérialistes et sans spiritualité, et demandons-nous comment nous perçoivent les sociétés théologiques. Elles n’ont plus aucun respect pour nous. Il est donc grand temps de regagner notre respectabilité à travers un véritable combat pour une laïcité républicaine, qui ne nie pas le fait religieux, mais le confine dans la sphère privée, et affirmer les valeurs culturelles qui ont fait et font l’Europe. Notre survie au cœur de l’Europe et le maintien d’une paix durable en dépendent.

 Une version condensée de cet article a été publiée dans la Libre Belgique le 1er avril 2016  et est consultable à l'adresse http://www.lalibre.be/debats/opinions/face-a-la-terreur-repondre-par-la-culture-56fe832735708ea2d41d7fed

 

mercredi 24 juin 2015

Exposition - vente "La Résistance des Images", à la Patinoire Royale, jusqu'au 30 septembre 2015
 
Commissariat général: Jean-Jacques AILLAGON, assisté de Guillaume PICON
 
Le lieu et le projet
 
La Patinoire Royale est une galerie d’art émanant d’une initiative privée, organisant des expositions – ventes temporaires d’une durée de quatre mois environ. Ces expositions ont pour ambition de faire retour et d’interroger les soixante dernières années de la scène artistique européenne, que ce soit des arts plastiques ou du design.
Ce faisant, la Patinoire Royale poursuit un double but: celui de répondre à la demande pédagogique croissante d’un public toujours plus friand de comprendre le contexte actuel de l’art contemporain en percevant mieux l’histoire récente de l’art moderne. Le deuxième but est de permettre au public des amateurs et des collectionneurs de s’approprier en l’achetant une œuvre d’art présentée dans un contexte muséal.
En quelque sorte, la Patinoire Royale peut être considérée comme un lieu de culture, à l’exigence muséale, où tout serait à vendre. Cet hybride constitue un « unicus » dans le paysage culturel belge et européen. La vente des œuvres en ses murs permet d’équilibrer les budgets et de créer une dynamique dans la poursuite de ses projets et la programmation des expositions futures.
Le propos de l’exposition
En 1964, à la Biennale de Venise, le peintre américain Robert Rauschenberg remporte le prix de la Biennale pour ses compositions innovantes et particulièrement abstraites. Pour les peintres français de l’époque, tous attachés à la figuration, cette victoire constitue une menace. Tous sont des artistes engagés politiquement, jeunes et contestataires, et n’entendent pas de se faire déposséder du principal médium de leur engagement que constitue l’image. Rassemblés autour de la figure de Gérald Gassiot Talabot, brillant critique et commissaire d’exposition, ces peintres français (ou travaillant en France, en provenance de pays divers) décident de se mettre en mouvement lors d’une exposition manifeste organisée en 1964 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Plus qu’un mouvement homogène, la ‘Figuration narrative’ telle qu’ils qualifient leur rassemblement, est davantage l’addition d’individualités artistiques très diverses, partageant cependant la commune envie de défendre l’image et son rôle narratif dans la création de l’époque.
 
L’exposition ‘La Résistance des Images’ présente un ensemble de près de 170 œuvres des artistes de cette mouvance artistique. Certains en furent les ténors fondateurs, d’autres s’en réclament à distance. La présente exposition les rassemble ici dans une visée muséale et patrimoniale des œuvres en provenance directe des ateliers des artistes ou de leurs ayant droits, peu ou jamais vues du public. L’exposition a également comme objectif d’exhumer de ce passé récent des talents plus confidentiels, qui ont vécu parfois trop longtemps à l’ombre des « grands ».
Une liste de prix est disponible à l’accueil de la Patinoire, en consultation libre.
 
 
 
 
 
 
 Quatre thèmes structurent l’exposition, qui se visite au départ de la tour d’escalier au centre de la nef en direction de la galerie Valérie Bach.
1.    La mythologie de la vie quotidienne
 Pour les pays industrialisés du bloc occidental, l’après-seconde-guerre-mondiale inaugure une période de forte croissance économique. À l’échelle de la France, l’économiste Jean Fourastié en fixe le point de départ à 1947, année du premier plan Monnet pour « la reconstruction et la modernisation économique du pays », et la fin du choc pétrolier de 1973. Aussi, dans un essai paru en 1979, Fourastié qualifie-t-il cette période de « Trente Glorieuses », formule passée à la postérité. Si, depuis, les historiens en ont nuancé la portée, il n’en reste pas moins que, durant les années 1950 et 1960, la France a connu un taux de croissance annuel de l’ordre de 5%.
 Bénéficiant plus ou moins aux différentes catégories de la population, la croissance permet une démocratisation de la consommation. Si, en 1954, 7,5% des Français possèdent un réfrigérateur, ils sont 91% vingt ans plus tard. La société française est entrée dans l’ère de la consommation de masse.

Jean-Pierre BABOU, Par tous les temps, 1973, Acrylique sur toile, 150 x 150 cm
 
Le succès du Salon des arts ménagers illustre l’élan consommateur qui s’est emparé des Françaises et des Français. Fréquenté chaque année par plus de 900 000 visiteurs, le Salon quitte le Grand Palais en 1961 pour s’installer dans le tout nouveau Centre des nouvelles industries et technologies (Cnit) de La Défense. Là, sous une voûte en béton armée de 22 500 m2 sont exposés appareils et ustensiles qui constituent autant de reflets d’une époque placée sous le signe de la nouveauté, de l’hygiène, de la qualité de vie, du confort et du loisir. Un an plus tard, le Salon l'automobile quitte, à son tour, le Grand Palais pour s’installer au Parc des expositions de la porte de Versailles. L’automobile, symbole d’indépendance et de liberté, y attire, chaque année, près d’un million de visiteurs.
 
 
Cette offre pléthorique de produits de consommation est, à la fois, relayée et entretenue par une publicité omniprésente. Ainsi, que ce soit « en vrai » ou en images, les objets investissent le quotidien dans toutes ses dimensions, de l’intime au professionnel. Riches de significations, ils constituent, comme l’a montré Roland Barthes, une nouvelle mythologie. Tenaillés par une insatiable soif de consommation, les individus, ne songeant plus qu’à satisfaire leurs besoins, rivalisent en quelque sorte avec les dieux et héros des anciennes mythologies grecque et romaine. Des artistes ont choisi rendre compte de cette nouvelle réalité. Dotées d’une forte charge critique, leurs œuvres démontent les apparences, pour, au-delà, interroger, sinon soumettre à la question, la société de consommation.
 

Jean-Pierre BABOU, Salle de bain bleue, 1970, Acrylique sur toile, 65 x 50 cm
2.    Sex and love
 
La révolution sexuelle et la libéralisation des mœurs ne datent pas de Mai 68. En réalité, l’une et l’autre sont en route depuis le début des années 1960. La marche est longue tant une chape de plomb moral recouvre les sociétés occidentales. L’élan modernisateur des Trente Glorieuses semble s’être limité à la sphère économique… Les relations sexuelles avant le mariage sont interdites et il n’est pas rare que les jeunes femmes enceintes soient renvoyées par leurs employeurs ! La contraception n’en est alors qu’à ses balbutiements. Ainsi, en France, ce n’est qu’en 1967 que la loi Neuwirth autorise la pilule contraceptive depuis 1967.
 
Le Mouvement du 22 mars, à l’origine des « événements de Mai 68 », est né sur le campus de Nanterre où les étudiants ont interdiction, le soir, de rendre visite aux étudiantes. Les tenants de l’ordre moral condamnent alors la mixité des sexes hors l’empire du mariage et de la cellule familiale. Aussi, l’amour et le sexe occupent-ils une place importante dans les slogans scandés par les étudiants. «Faites l’amour, pas la guerre» et « Jouir sans entraves » sont encore dans les mémoires.
 
 
Gérard SCHLOSSER, Tu la vois toi l'alouette ?, 1976, Acrylique sur toile sablée, 120 x 120 cm
 En France et ailleurs, à la fin des années 1960 et au-delà, la contreculture multiplie les émules. La jeunesse s’attaque à la morale et aux institutions au nom de la libération du désir et de l’épanouissement des individus. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) est très actif durant les années 1970, les féministes revendiquant leur propre jouissance sexuelle et défendant une procréation choisie : «Un enfant si je veux, quand je veux!» En 1975, la ministre de la Santé, Simone Veil, obtient, malgré des résistances, les plus virulentes venant de son propre camp, le vote de la loi sur l’Interruption volontaires de grossesse (IVG).
 Les milieux homosexuels, notamment le Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar), créé en 1971, jouent un rôle non négligeable dans la libération des mœurs en cours. Divorces, unions libres, droit à la sexualité pour les jeunes, homosexualité revendiquée, libération de la parole et des images sur l’érotisme et la pornographie…, tous ces sujets ne sont enfin plus considérés comme tabous. Dès lors, y a-t-il lieu de s’étonner que les corps, celui de la femme, d’abord, celui de l’homme, ensuite, l’amour et le sexe constituent des thèmes récurrents des artistes. Trop longtemps les mœurs avaient été serrées dans un corset. Les artistes venaient d’en couper le lacet et les chaires respiraient, se dilataient, éclataient, au grand jour en une symphonie de couleurs et de désirs.
Jacques MONORY, Exercice de style n° 3, 1967, Huile sur toile, 110 x 110 cm
 
3.    L’Engagement politique et l’idéal révolutionnaire
 
Dans les années 1960, la peinture d’histoire qui a triomphé au XIXe siècle est largement discréditée par l’usage qu’en ont fait et en font, encore, les régimes totalitaires. Représenter des événements contemporains renvoie, alors, à une pratique d’un autre temps, celle des peintres du XIXe siècle, qualifiés avec mépris de « pompiers ». Seuls les tenants du réalisme socialiste semblent prêts à s’y risquer. Pourtant, dans des sociétés où les images règnent sans partage, qu’il s’agisse d’images publicitaires, de photographies ou de reportages d’actualités, le désir d’une peinture d’histoire engagée – et pourquoi pas d’avant-garde ? – est partagé par de nombreux d’artistes.
 
Il est vrai que les guerres coloniales leur fournissent un sujet idéal. La dénonciation de l’impérialisme devient un impératif artistique promis à un bel avenir, les États nouvellement indépendants restant étroitement liés aux puissances coloniales d’hier... Pour bon nombre d’artistes, l’impérialisme n’est rien d’autre qu’un nouvel avatar du fascisme.
 
Erro, Avanti Popolo, 1974, Acrylique sur toile, 98 x 69 cm
En témoigne le Grand Tableau antifasciste collectif (1960) auquel participent Erró et Recalcati. Sept ans plus tard, à La Havane, cent artistes, parmi lesquels Arroyo, Erró, Monory, Rancillac, créent, à l’initiative de Wifredo Lam, l’immense Mural Cuba Colectiva. Les « événements de mai » sont déjà dans l’air et les quelques semaines où la Sorbonne est occupée sont pour les artistes l’occasion de constituer un atelier populaire et de lancer, en guise de pavés, des sérigraphies passées à la postérité pour leur insolence, souvent, aussi juste qu’efface.
 
Mai 68 ne se limite pas à la France, loin s’en faut. Le Printemps de la jeunesse – à défaut d’un véritable « Printemps des peuples » – se propage au-delà du bloc occidental. Le « tout est politique » des étudiants contestataires est en passe de devenir une norme. Aussi, l’époque est-elle aux débats politiques. La contreculture qui dénonce l’ordre établi avec, à sa tête, l’État, rencontre un écho auprès des jeunes générations. Il n’est que de songer au succès de La Société de consommation de Jean Braudrillard, véritable manifeste de la contreculture édité en 1970, ou à l’influence du Éros et civilisation d’Herbert Marcuse, appel à une société non répressive, lancé en 1958. Les livres valent que si on en sort. L’engagement est alors synonyme d’action, parfois même de violence. La modération n’est pas à l’ordre du jour. L’art sera engagé ou ne sera pas !
 
Ivan MESSAC, Vive la vie !, 1976, Acrylique sur toile, 150 x 170 cm
 
4.    La citation à l’histoire
Cherchant tous à résister par l’image face au danger de l’abstraction, les peintres de la figuration narrative (ou assimilés au mouvement) se réclament de la filiation des grands maîtres de la peinture occidentale. Aussi n’est-il pas rare que, fiers de cet héritage dont ils affirment être les derniers tenants, ces artistes fassent citation des monstres sacrés tels que Rembrandt, Velasquez, Goya, Manet, Léger ou Picasso, reprenant à leur compte leurs inventions, leur rendant hommage ou subvertissant en toute irrévérence leur message et leur technique.
Alain JACQUET, Déjeuner sur l'herbe, 1964, Sérigraphie sur toile, diptyque, 175 x 195 cm
Cette citation s’inscrit également dans la démarche historique pleinement assumée des mouvements de gauche. L’histoire est en marche et est un éternel recommencement. L’art qui en rend compte doit également en faire la citation.

mardi 23 juin 2015

Agnès TURNHAUER

Studio as performance

Galerie Valérie Bach, jusqu'au 30 septembre 2015


Visiter à la Galerie Valérie Bach l’exposition « Studio as performance » de Agnès Thurnauer, c’est pénétrer dans l’intimité de l’artiste, son atelier, cet espace mental et matériel à la fois, lieu sacré, mythologique, matrice physique de toute création.


Agnès a voulu ici, sous la grande et lumineuse verrière de la galerie, recréer l’ambiance de son studio de création, de son cabinet de réflexion, en en reproduisant les murs salis, témoins des gestes de l’artiste, des salissures, éclaboussures et autres griffes, comme autant de saillies et de jaillissements donnant vie, dans un espace confiné et intime, à l’œuvre d’art.


Une œuvre qu’Agnès Thurnauer veut résolument tournée vers la peinture, l’acte de peindre étant chez elle aussi langage, métaphore et métonymie même, d’une pensée en action. Chez elle, la peinture est langage et support du langage.
 

Le labyrinthe de lettres en creux, traité dans la fonte d’aluminium, impose au spectateur une lecture en négatif de l’alphabet, permettant d’habiter ce vide en y prenant assise. Le verbe, au sens ontologique, est chez l’artiste un axe structurant son travail, en ce qu’il est créateur de sens, libératoire de la pensée, richesse essentielle de chaque identité. L’enfant qui apprend à parler structure sa pensée et son essence personnelle au moyen d’un mécano sémantique dont Agnès Thurnauer reprend le processus, comme une tentative à une reformulation de son moi.
 
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L’histoire de l’art est également centrale dans sa production, l’artiste choisissant, comme autant de jalons temporels, des tableaux célèbres, pour en subvertir la surface picturale par l’apposition de textes, souvent riches de sens, commentaires impudiques d’un sujet qui l’est parfois, en silence, tout autant…

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Thurnauer traite aussi de la question du genre, se jouant du sexe comme d’un concept philosophique, féminisant la classe masculine des grands artistes de l’art européen, dénonçant même par cet acte l’hégémonie du mâle dans l’acte créateur artistique, ou au contraire, ce faisant, lui rendant hommage dans un rougissement secret qui la ferait rêver d’en être l’objet.

Agnès Thurnauer incarne elle-même cette féminité assumée lorsqu’elle se livre à l’autoportrait de son corps, l’utilisant comme moyen d’expression. L’humour et la sensualité se nichent partout dans ses œuvres, offrant au spectateur la position d’un sujet regardant, sans voyeurisme, à la recherche du mot qui fait sourire, de la phrase ou de l’inventaire qui émeuvent et ébranlent.

Agnès Thurnauer est une artiste complète, puisqu’outre la peinture, elle sculpte à petite échelle les ébats des corps amoureux, dans une totale liberté qui n’oublie jamais l’élégance.

« Studio as performance » est une plongée dans la sincérité artistique d’une femme à la recherche de formes et de moyens multiples, toujours au service d’un acte créateur, tellement féminin.

A voir à la Galerie Valérie Bach jusqu’au 31 juillet 2015.