jeudi 16 avril 2020

Pensées confinées: les 20 dernières années dans le rétroviseur...

Jeter le bébé avec l’(e) (Vers)eau du bain… ?

La crise du Coronavirus n’est-elle pas l’occasion rêvée de repenser lentement le monde ?

 

Opéra catastrophe

Le confinement est une période de flottement, de "non-temps", idéale pour se reposer et jeter un coup d'oeil dans le retroviseur de l'histoire du monde, et en particulier sur les deux dernières décennies, qui furent aussi celles du début du 21 siècle.
Difficile, aujourd’hui, en 2020, de ne pas considérer ces vingt dernières années, comme celles des plus grands changements qu’ait jamais connu l’humanité, sur tous les plans et dans toutes les catégories de pensée et d’action, dans une sorte d'immense accélération.

La destruction en 2001 des Twin Towers en fut le signal déclencheur, telle l’ouverture tragique d’un opéra catastrophe, avec pour corollaire et suites la remise en cause active du modèle capitaliste et de l’impérialisme américain, sur fond d’intégrisme musulman, créant l’irruption d’un terrorisme islamiste aveugle, partout dans le monde.

Cette vague de déstabilisation a ébranlé toute la planète, avec une profonde déstabilisation du Moyen Orient, la poursuite des guerres pétro-politiques dans le Golfe entamées dans les années 90, la guerre en Syrie contre un dictateur aveugle et sanglant, l’émergence de Daesh pris de rêves de califat, la chute des régimes autocratiques nord africains et les Printemps arabes consécutifs, morts-nés au profit d’une radicalisation politico-religieuse islamiste.

Les crises migratoires ont encore davantage créé le sentiment de déstabilisation, en provenance des zones de guerre moyennes orientales ou de l’Afrique subsaharienne, annonçant de bien pires migrations à venir, génératrices de drames humains dans le bassin méditerranéen, que ni le barrage turc acheté à prix d’or et qui cède aujourd’hui, ni les frontières militaro-sécuritaires ne pourront bientôt plus contenir.

Les relations entre la Chine et les Etats Unis, se sont largement détériorées, surtout depuis l’avènement au pouvoir de Donald Trump, transformant les échanges économiques entre les deux premières puissances économiques du monde en gigantesque ring de boxe, tandis que la Russie joue le rôle d’arbitre vendu, entre la Syrie et la coalition occidentale, et que le monde assiste, impuissant, à la dérive autoritaire fanatique de la Turquie définitivement laissée à la porte de l'Europe. Israël s’enferre dans sa politique coloniale des Territoires palestiniens, tandis que face à cet immense shaker détonant, l’ONU semble être le balcon feutré auquel s’accrochent, en plein désespoir, des diplomates cravatés par leurs gouvernements respectifs.

Un monde nauséabond, sous l’œil omniscient d’Internet

A ces bouleversements de type politico-religieux s’est ajouté l’œil omniscient de l’Internet qui rend compte en temps réel de la déréliction du modèle d’avant, charriant dans son égout les pires boues de l’humanité, rendant plus nauséabonde encore l’actualité, à coup de fake news, de posts vengeurs, voyeurs ou vomitifs. En parallèle, apparaît salvatrice la posture et le statut des lanceurs d’alerte, choisissant Internet pour faire savoir au monde entier ce que certains voudraient cacher…

Dans ce contexte, la dérégulation complète du climat, parfaitement perceptible sous toutes les latitudes, met sous les yeux médusés de l’humanité les conséquences ravageuses d’un mode de consommation irresponsable et tout-puissant, mettant en cause la survie même de l'espère humaine sur terre, à la suite d'une chute brutale de la diversité . Ce changement climatique a poussé les étudiants de tous les horizons occidentaux dans les rues, contestant les politiques publiques attentistes et inefficaces, prenant le pouvoir en abandonnant l’école, et se choisissant pour porte-parole une adolescente aux allures christiques.

La crise financière de 2008 a démasqué le capitalisme le plus débridé, montrant le faciès hideux de ses pratiques les plus immorales, financiarisant des dettes et combinant en toute impunité l’épargne en de complexes produits financiers toxiques, entraînant dans une chute vertigineuse l’économie mondiale, obligeant les états et les régulateurs centraux à voler au secours des banques par l'injection massive de liquidités, fragilisant, ce faisant, les populations les plus précarisées par un taux d’endettement abyssal et une situation macro-économique vacillante.

L’Europe, qui fut depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale le plus grand idéal politique jamais promu par des ennemis autrefois irréductibles, a produit, à l’échelle continentale, la plus longue ère de paix qu’ait jamais connu l’humanité sur une aussi grande partie du monde. Ces dernières décennies, l’Europe a hélas fini de démontrer son inefficacité à répondre aux vrais enjeux de société, aux réels problèmes de ses citoyens, en raison de son indéfinition essentiellement culturelle, de son mode de fonctionnement intrinsèque à l’unanimité et de sa technocratie aussi coûteuse qu’inopérante. Cette critique conduit désormais à une sortie en cascade, attendue ou avérée, de tous les eurosceptiques, la Grande Bretagne en tête.

Le Pays des Droits de l’Homme est devenu le théâtre de la contestation, sous toutes ses facettes, « gillet-jaunisant » les villes et les campagnes, clivant la société en factions opposées, entraînant destructions, grèves et prises d’otages sur tous les fronts de l’action politique et syndicale. Bloquant le pays économiquement et l’emmenant au bord de la rupture par le tenue de grèves interminables, le peuple 'cette partie de la société sur laquelle s'exerce le pouvoir' dit Michel Onfray, tente de résister aux réformes, telle celle des retraites, menaçant les acquis des Trente Glorieuses en raison d’un réalisme politique lié aux incertitudes économiques et à l’inversement de la pyramide démographique. 

Les gouvernements et parlements des démocraties occidentales moribondes sont obèses de créatures politiques pléthoriques, plus inquiètes de leur réélection que de leur rôle premier de représentation, produisant une inflation accélérée de textes législatifs, notamment dans le domaine de l’éthique, autour de la mort, de la procréation, du mariage pour tous, ou dans les domaines du progrès social, autour des retraites, des congés parentaux après la perte d’un enfant,… autant de débats opposant les citoyens, favorisant les oppositions et fertilisant les luttes haineuses.

Les grands systèmes numériques tenus par les GAFA’s américains monopolistiques (reléguant l’Europe à la traîne de son exploitation) moissonnent massivement nos données personnelles, ce nouvel « or noir » de l’économie, attendant l’instant proche où elles seront disponibles et indispensables à un contrôle total de nos libertés individuelles, dans un croisement programmé de l’infotech (la 5G !) et du biotech, détruisant par la même occasion le tissu social et associatif, le commerce de proximité, la poste, l’intimité et la saveur relationnelle, les métiers de la pensée et de la création (libraires, écrivains, artistes, etc…), virtualisant tout, sans exception, au cœur de data centers déshumanisés.

La mort de l’esprit de nuance

Certains médias poursuivent leur travail de sape par une désinformation rampante, sous le contrôle de grands groupes détenus par des fortunes personnelles assoiffées de reconnaissance et de pouvoir. Dans ce contexte, sous l’influence des réseaux, les masses adhèrent à des idées simplistes et répondent aux populismes de tout poil, lesquels écrasent les démocraties sous le talon des instincts primaires de racisme et de communautarisme, conduisant la société en rang serré vers de nouveaux univers concentrationnaires, numériques notamment.

Cette désinformation massive encouragée par les médias dits « sociaux » polarise la société en ‘pour’ et ‘contre’, sans la moindre finesse, désignant implicitement et corrélativement sa véritable victime : l’esprit de nuance. Il est ainsi déplorable qu’à proportion de la toute-puissance de cette désinformation se trouve inversement dérisoire le rôle de l’intellectuel, condamné au silence imposé au grincheux et au moralisateur, dès qu’il tente de raffiner le jugement, de contextualiser les faits, de nuancer les postures, de les relier à l’histoire, à la philosophie ou à l’art. Disqualifiant la pensée, notre monde de médias a choisi de préférer la satisfaction du lynchage immédiat à toute forme de recul moral ou spirituel qui permettrait de comprendre avant de juger.

Dans cette entreprise d’aliénation, les religions – et singulièrement l’Islam  - accentuent leurs emprises sur les esprits les plus faibles et déculturés par la possibilité de mieux contenir les individualités et d’en radicaliser le comportement, par une pratique répondant de l’orthopraxie pure, notamment par le port de signes distinctifs vestimentaires – exclusivement féminins - discriminants et archaïques, reléguant tout idéal d’égalité et de laïcité républicaine au rang des vieilles valeurs, aujourd’hui suspectes d’islamophobie.

La lutte intersectionnelle, un danger de totalitarisme ?

La faillite du communisme dans les années 90, laissant vainqueur un néo-capitalisme mondialisé, plus immoral que jamais, a nécessité que soit modifiée la lutte des classes en lutte de genres, au sens large : les damnés de la terre d’hier, le prolétariat, les ouvriers dépossédés de l’outil de production au profit du capital, ont été interchangés au profit de tous les discriminés d’aujourd’hui, les nouveaux prolétaires, les proscrits, les sans-places : les musulmans, les noirs, les femmes, les homosexuels et toute la mouvance lgbt, les sdf, les migrants, les minorités de toutes natures, les zadistes, les marcheurs pour le climat,  etc... Nous sommes arrivés au point culminant de la démocratie dictée par les lobbies de toute espèce. Seule cette démocratie-là a encore une place dans les vrais débats de société… même si nous sommes les premiers à considérer qu'ils y ont leur place !

D’une lutte des classes horizontale découlant du matérialisme dialectique historique marxiste, distinguant ceux d’en-haut de ceux d’en-bas, cette nouvelle lutte des genres est désormais verticale, divisant la société par colonnes, par segments, sans considération de milieu social ou d’horizon économique. Cette lutte d’un type nouveau embras(s)e toute la société : marquée au sceau de la stigmatisation expéditive, elle trouve dans la lutte antidiscriminatoire, intersectionnelle, une forme de prêt-à-penser confinant à un Salut moderne, menacée de dérive totalitaire, prononçant l’excommunication à l’envi et frappant d’anathème toute forme d’opposition, convaincue d’être du bon côté, créant parfois, dans le bain unanime de la bien-pensance, de grandes injustices, et générant des schismes douloureux au sein de la société (pour mémoire, la haine qui a divisé les pro ou contra "mariage pour tous" ou la GPA).

 « Jeter le bébé avec l’eau du bain »

Dans cet ‘unanimisme’ inflexible, s’exprime les tenants les plus dogmatiques de chaque pensée, discréditant tout discours divergent par un procès d’appartenance : si vous réclamez un peu de nuance sur le climat, on vous taxera de capitaliste pollueur inconscient, si vous jugez nécessaire un débat sur le port du voile et sur la possible intégration islamique au modèle occidental de laïcité, on vous collera l’étiquette d’islamophobe, si vous demandez une légère prise de distance par rapport à la délation corolaire aux mouvements #balance ton porc ou #metoo, on vous mettra en accusation pour misogynie et machisme, faisant le procès de vos arrière-pensées, et l’on prétendra que c’est votre crainte de voir vaciller le patriarcat blanc industriel chrétien qui génère en vous toutes ces interrogations.

Réhabilitons le masculin par un féminisme nouveau, non celui de nos mères et de nos grand-mères qui réclamaient l’égalité… Car on ne peut que perdre au jeu de l’égalité lorsque les règles du jeux sont dictées par l’autre… Le féminisme historique a tout perdu sur ce terrain. Remettre le féminisme sur les rails des préoccupations de la société contemporaine, c’est avant tout définir et redéfinir la place de l’homme, en regard de celle de la femme, et inversement ! Un féminisme qui serait d’abord celui de l’affirmation des différences entre les genres, pour mieux les réduire. Un féminisme qui verrait la complémentarité avant l’égalité entre les sexes, rééduquant l'homme, dès la petite enfance, dans son rapport à la femme. Un féminisme qui requalifierait et recalculerait le statut de la maternité en fonction de son rôle et de son apport à la société permettrait à l'enfantement de ne plus se faire sur le dos de l'épanouissement féminin, grâce à des structures et des moyens adaptés. L'autel sacrificiel sur lequel se sentent, souvent à raison, pour ne pas dire toujours, immolées les mères de nos société contemporaines est également celui du couple et de la famille… Le temps est venu de trouver une véritable réponse sociétale à cette question de l'enfantement chez la femme.

Des changements, et un nécessaire arrêt. Le Coronavirus en frein providentiel ? La fondamentale question de l’inutilité.

Bref, on le voit, ces changements se sont accélérés avec une vitesse sidérante, produisant en moins de vingt ans une société radicalement différente de celle qui avait vu s’achever le 20ème siècle.

Dans cet immense bouleversement, où chercher les réponses face aux milliers d’hypothèques et de questions qui pèsent sur l’avenir ? Notre recours ultime serait-il de nous tourner vers les astrologues qui nous disent que, suivant les prédictions aztèques du 15è siècle, nous sommes entrés dans l’Ere du Verseau depuis 2012 ? Cette ère suit celle des Poissons. Avec le Verseau tout verse, tout se renverse, tout coule, tout croule, c’est une ère liquide, aqueuse, éminemment une ère du changement.

Si donc cette ère a bel et bien débuté, nous ne pouvons pas douter un instant de sa réalité ! En effet, tout bouge, tout change, tout mute, tout se modifie…

Mais si cette vingtaine d’années écoulée avait commencé par l’ouverture tragique du spectacle désolant de l’effondrement des Twin Towers, métaphore prophétique de l’écroulement du monde d’avant, voici que l’irruption foudroyante du Coronavirus semble sonner comme la clôture effroyable de cet opéra tragique, condamnant l’humanité à un confinement généralisé, renvoyant les plus positivistes à des peurs moyenâgeuses, réorganisant les perspectives et les priorités suivant une hiérarchie de valeurs dominée par le prix de la vie individuelle, et condamnant les économies du monde entier à la récession, dans un mouvement collectif, quasi hypnotique, d'immolation des libertés individuelles.

Ce virus inconnu semble donc accompagner et clore cette période de mutation profonde des vingt dernières années, pour ouvrir sur une voie nouvelle, un monde d’après.

Cette crise sanitaire nous appelle à l’humilité, et nous confronte aux limites de notre hubris, de notre orgueil démesuré qui agite le monde depuis des décennies, précipitant l’humanité dans une fuite accélérée vers le néant matérialiste et technologique.

Elle nous renvoie aux valeurs premières de nos vies et de nos familiales intimités ; nous sommes désormais assignés à résidence, cherchant à trouver dans le singulier colloque intérieur de nos habitations la source de bonheurs simples et d’occupations commensales… Notre projet de vie redevient subitement domestique, familial et statique, raisonnable et mesuré, artistique, gratuit et contemplatif, prévoyant et solidaire.

Voilà qui semble ponctuer cette ère de révolutions par une profonde remise en question que nous impose cette véritable pause ontologique. Ce moment de réflexion, rigoureux comme une cure, nous ne nous invite-t-il pas à raisonner nos vies et nos choix, en vue d’un changement né de ces douloureuses expériences ?

En définitive, ce que cette crise sanitaire convoque, c’est la question fondamentale de l’inutilité… Plus encore que la consommation obscène et la gabegie de biens et de services inutiles, rendus accessibles à des proportions exponentielles par Internet, se pose la question de la production de ces 'consommables', elle-même.
A la suite du philosophe et sociologue français Bruno Latour, posons-nous la question de savoir si le monde ne pourrait pas, en définitive, se passer de ce qu’il produit dans une débauche de moyens mondialisés, à grands renforts de création de besoins, de publicité et de laideur, passant ainsi les plats d’un capitalisme débridé, et exploitant toujours plus, telle une rente post-coloniale sans limite, une population précaire à l’autre bout du monde, sous-payant ces nouveaux esclaves, exploitant leur super-dépendance, et recyclant, sous couvert de développement, la misère en main d’œuvre ?

Ce que ce coronavirus montre, c’est notre totale dépendance, désormais, à ces moyens et lieux de production délocalisés et mondialisés, lorsqu’un phénomène systémique de frein brutal vient en bloquer les rouages. En quelques semaines, on assiste à un coma organisé et à un délitement subi(t) mais sans doute durable des chaînes d'approvisionnement.

La fragmentation de la mondialisation qu'immanquablement cette crise provoquera, constitue une occasion inespérée de reprendre les commandes.

"Arrêtons de dénoncer, commençons à énoncer", dit Edgard Morin:

- relocaliser les productions vitales de notre économie,
- réguler les échanges et les investissements par des organismes et des mécanismes publics de contrôles et de prévention,
- prélever fiscalement les géants de l’Internet, échappant jusqu'ici à toute redistribution car étant, par définition, non localisés,
- taxer lourdement l’inutilité, sous toutes formes, dont le trafic aérien low cost,
- encourager l’économie durable, solidaire, locale et juste, et dans les pays émergents,
- pratiquer une tarification de la main d’œuvre qui soit digne,
- relancer, dès les classes maternelles et jusqu’à la fin du cursus scolaire l’éducation artistique, civique et naturelle,
- réinvestir les campagnes et délaisser les villes,
- revaloriser l’artisanat et les métiers d’art – tout ce qui fait travailler la main,
- instaurer un service civil obligatoire, à destination de tous les jeunes, etc…

La liste est longue des nouveaux chantiers à ouvrir, la carrière de notre "jour d’après" étant longue et fertile !

Notre intime conviction serait cependant, et en tous cas, de ne pas nous précipiter. Il ne faudrait pas en effet jeter le bébé avec l’eau du bain, dans cette grande vague projetée par le Verseau sur le monde !

Surtout, évitons de rendre permanentes et communément admises les mesures temporaires, notamment liberticides et anti-démocratiques, que nous impose ce virus !

Le temps long, l’esprit de nuance et les vertus de l’enfance

 

Privilégions le temps long, alors qu’il semble s’accélérer toujours plus… Cette crise sanitaire nous y invite, par son obligatoire changement de rapport à la temporalité, alors que des semaines de confinement nous placent dans une durée infinie, sans repères…

Pour y parvenir, abandonnons le matérialisme historique au profit d’une nouvelle façon d’être-au-monde et d’une véritable écologie de l’esprit. Favorisons la finesse d’analyse et le retour de l’esprit de nuance, interrogeons nos bonnes intentions et nos mauvaises habitudes, vivons nos vies à la lumière (ou à l’ombre projetée) de la mort et de la maladie, donnons la parole à celles et ceux auxquelles elle a été trop longtemps confisquée, principalement les intellectuels, les vrais artistes, les spirituels et les sensibles. Laissons les colères de côté, abandonnons les luttes violentes, les posture stigmatisantes et les marches bruyantes.

Voyons comment créer l’harmonie entre les genres, entre les êtres, entre les pensées, recentrant le débat sur le modèle sociétal qui a, depuis le début de l’humanité, fondé son progrès et garanti sa civilisation : la famille. Oui, la famille, au sens large et symbolique même, sans atteindre immédiatement le Point Godwin, par la fallacieuse et fachiste apostrophe ‘Travail-Famille-Patrie’ qui a nuit énormément à cette valeur première.

Habiter le monde en poète, vivre en artiste, et entrer dans la déflation lente, avec la conviction que, si le changement est certes nécessaire en bien des points de l’écheveau social, économique, politique, spirituel et moral, l’Humanité a mis des centaines de milliers d’années à se construire telle qu’en elle-même… Peut-être convient-il donc de bien réfléchir aux conséquences de nos aspirations révolutionnaires… et en particulier de nos modes de production et de consommation.

Restons les dignes héritiers des Enfants de l’Humanité… C’est d’ailleurs de l’enfance qui viennent les plus élémentaires leçons de changement. Chez l'Enfant, sa spiritualité pure, son goût simple, sa joie naturelle, son équilibre premier, son imagination sans borne et sa douce naïveté, ... sont autant de sources d’inspiration utiles à la conception d’un nouveau monde.

Car il ne faudrait donc pas qu’en quelques décennies, dans une forme d’accélération mortifère, l’Humanité cherche à se sauver au détriment de ce qui fait l'Humanité ! Ce virus n’en viendra pas à bout, mais il donne l’occasion de prendre une leçon, de repenser le monde, en faveur d'une plus grande écologie de l'esprit et du coeur.

samedi 7 septembre 2019


« L’Art, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme »

André MALRAUX

 

« ENTRER EN ART »

Plaidoyer pour une nouvelle Ecologie de l’Esprit : « Homo artisticus », debout !

Introduction à la séance inaugurale des Journées d’Etudes du Mouvement – lundi 23 septembre 2019 – La Pommeraie – Angers (France)
 


Grotte de Lascaux, Périgueux, France

 

Point n’est nécessaire d’ausculter longtemps le monde et son évolution galopante pour prédire une déréalisation toujours plus grande, dans toutes les catégories de jugement et de pensée : automation des activités humaines, domestiques et industrielles, numérisation et évaporation des supports physiques, programmations électroniques des loisirs (écrans…), urbanisations massives et perte de contact avec le milieu naturel, dénaturation du rapport à l’autre, etc…

A cette lente prise de distance d’avec la réalité, s’ajoute les dangers corrélatifs que sont l’obsolescence de l’homme au profit de la machine, la perte de liberté individuelle, née du big data – tout est vu, enregistré, archivé, stocké de ce qui nous constitue - et la violence sociale consécutive des injustices nées des écarts croissants entre pauvreté massive et concentration de la richesse, entraînant la disparition totale de la classe moyenne.

On le voit partout, sous toutes les latitudes, les progrès hallucinants de l’infotech croisés avec ceux du biotech, annoncent une société toujours plus conditionnée, surveillée, organisée, en vue d’une parfaite adéquation entre le désir et sa satisfaction, entre le comportement et la norme, entre l’objet convoité et le sujet convoitant, entre le matérialisme et le capitalisme. En un mot, l’évaporation du sujet (libre-)pensant est aujourd’hui une visée sans erreur, le cœur de cible du grand projet totalitaire néo-libéral, avec ses cohortes de misères sociales, morales et environnementales.

Le corollaire de ce qui précède se résume aussi en un mot : solitude. Solitude de la conscience, de l’être, déréliction du lien social, à commencer par le plus naturel : la famille. Disparition donc, en somme, de ce qui fait société…

Aux portes de cet Enfer dont Dante n’aurait pas pu concevoir pire image que celle de l’entonnoir dans lequel, nous le sentons, nous glissons à toute allure, que proposer comme sursaut à l’Humanité ? Comment empêcher cet Armageddon qui verra  l’Homme terrassé, privé de sa part divine, vautré, englué dans la matière, vaincu par les plus séduisants artifices de la facilité et de la veulerie ?

Certaines réactions se font jour, dans le tissu associatif, avec de réelles actions pour un retour à la nature, dont le vecteur nutritionnel au ‘tout bio – « no meat » constitue une première étape décisive et universelle, sans doute, sans parler des errements révolutionnaires des gilets jaunes, et autres marches pour le climat, qui sont les signes avant-coureurs d’une lame de fond plus structurelle, traduisant la survenance, dans le cœur de la société, d’une réelle envie de changer de paradigme…

Selon nous, une voie de salut s’offre aujourd’hui à l’homme désireux de modifier les structures du monde, et qui englobe toutes les autres : « Entrer en Art », comme on entre en Résistance.

L’Art, sous toutes ses formes d’expression, est la seule porte de sortie, en ce qu’il est une échelle de la Transcendance, ce qui élève l’homme, et en ce qu’il est le propre de l’homme.  

L’Art est ici à entendre au sens métaphysique : l’art est une imitation de la Nature, et donc une possibilité d’y prendre racine, de s’en-art-ciner… une façon d’être-au-monde. L’Art relève d’une expérience sensible, d’un contact avec l’Autre et le monde par les sens et l’esprit. L’art n’est pas seulement l’expérience esthétique qui nous relie à la notion du Beau (tant mieux si c’est le cas !), c’est aussi une façon de s’accrocher au réel par une action tangible et gratuite, non productive.

A travers l’Art d’hier, d’aujourd’hui, de demain, par sa pratique, par sa contemplation, se vit donc également une expérience ontologique de contact au monde, d’authentification, de vitalisation de notre existence. Entrer en Art, c’est donc entrer en Résistance contre la déréalisation du monde, c’est conserver un équilibre entre la matière et l’esprit.

Il s’agit donc de proposer l’art comme la plus universelle des écologies, une écologie de l’esprit, en ce sens que pour protéger son développement durable, l’esprit a aussi et surtout besoin d’art pour prospérer. L’art est par essence un partage, un élan vers l’autre. Entrer en Art, c’est aussi garantir l’échange entre les êtres, entre les groupes, c’est une façon de tisser du lien, de jeter des ponts, de créer une ouverture à l’autre, dans une société qui se veut toujours plus individualiste et égoïste.

Entrer en Art, c’est donc prendre le parti de la résistance au matérialisme, en protégeant la part divine de l’homme, cette capacité unique qu’il a de symboliser le monde pour lui donner un sens. Toute autre voie le conduit inexorablement vers le précipice de son absurdité : sans art, l’humain est condamné à vivre son destin tragique sans aucune raison.

Il est urgent de marcher pour le Climat, certes. Ce dont il faut prendre conscience, c’est que la mise en danger du climat est une conséquence de la déréalisation galopante du monde sous l’effet impérieux du matérialisme. Il devrait plutôt s’agir d’une marche pour une l’Art en tant qu’écologie de l’Esprit…

Si l’art est donc un moyen de s’enraciner dans le réel, avec une forte présence de la Nature, en vue d’un partage, il est donc aussi Amour : amour de soi, amour de l’autre, amour du monde. Tout est Art, pour autant que l’on aborde l’existence dans cette triade : Art – Nature – Amour, une seule et même énergie, une seule finalité : échapper à la déréalisation du monde et à son absurdité.

L’Art est à comprendre comme une nouvelle voie de l’existence, ce qui fait « art », dans ses plus insignifiantes composantes : dresser une table pour un repas, ramasser une feuille morte aux couleurs d’automne, contempler le visage d’une personne aimée, scruter un cristal de neige, s’émerveiller du chant d’un oiseau…. Infinie omniprésence de l’art, partout, en tout, de la nature à la ville, de l’espace domestique à l’espace public, du matin au soir, dans la joie ou dans la souffrance.

« Entrer en art », comme on entre en religion, donc, avec cette urgence d’une création personnelle qui authentifie notre existence, quelle que soit cette création. On entre en art, comme on entre en Résistance, aussi, contre un monde plat (les plis, les drapés de la peinture et de la sculpture, de tous temps, ont été des actes héroïques de création, par la difficulté de leur donner vie), et vivre en artiste est fondamentalement une vie habitée par le sentiment du mystère des choses et par l'émerveillement.

 
Le décentrement est l’attitude propre à cet être au monde. C’est aussi l’attention avec un grand A, c’est à dire la sortie de soi, le dépouillement et même l’abandon au profit de ce qui émerveille. L’art transporte (à ce titre, j’apprécie mon patronyme).

 
Voilà pourquoi l’art est proche de l’Amour. En cela, il est éminemment thérapeutique pour notre monde. Il ne faut pas oublier que Saint Luc est à la fois patron des peintres et des médecins ! L’art est restaurateur de la Joie, trouvée dans cet abandon de soi au profit de ce qui m'absorbe.
Et les artistes savent que c'est cet abandon qui est paradoxalement la source de toute création.  C’est dans les moments où nous vivons le plus intensément cette dépossession de nous-mêmes que nous avons été aussi le plus nous-mêmes, et les plus créateurs. 




La création puise sa sève dans ce plus intime de moi-même où, dépouillé du JE, dans une sorte d’anonymat universel, je rejoins tout Homme. Voilà pourquoi il est absurde de signer une œuvre. Car une authentique création est faite essentiellement de cette attention, dépossession et décentrement. 

Cette sortie de soi conduit à une ouverture à l’Autre, à la Transcendance.

 

Il est temps que se lève l’ Homo artisticus pour sauver ce qu’il a de plus précieux : son âme et son rapport à l’autre.

 

Constantin Chariot

vendredi 13 juillet 2018

L’ESPRIT DE LA QUESTION


 
Alors que le sommet de l’OTAN se tenait il y a deux jours au Musée du Cinquantenaire à Bruxelles, se pose la question du devenir de ce grand musée… dans le contexte mondial et européen.

Le Grand Cinquantenaire, LE Musée européen des Civilisations qui manque à l'Europe ?

Quelle méthodologie d’analyse et de sélection pour quel récit ?

 

Une culture européenne par essence unitaire et multiple à la fois….

Recomposer et redéployer les collections d’un futur Grand Cinquantenaire sous l’appellation descriptive de « Musée européen des Civilisations – Grand Cinquantenaire » s’avère tout autant un acte philosophique que politique, lourd de sens et de responsabilité.

Ce grand musée, issu des visées universalistes du 19è siècle, convoquant au cœur de la capitale belge toutes les civilisations du monde, dans le temps et dans l’espace – à l’exception de l’Afrique qui se trouve à un ‘jet de tram’ à Tervueren – est désormais situé à deux pas des institutions européennes elles-mêmes. Cette localisation indique donc toute l’opportunité d’en faire le seul musée de l’espace européen où il serait possible d’interroger l’Europe d’un point de vue culturel.

Il n’en reste pas moins que s’interroger sur l’identité culturelle européenne est un casse-tête… Il est rapidement concevable qu’une telle tâche, destinée à clarifier un concept de culture européenne aussi vaste que flou, peut s’avérer suicidaire, voire impossible. Que dire alors d’un musée qui serait sensé répondre à cette question ?

Bien sûr, lorsqu’est posée la question de l’existence et de l’essence-même d’une culture européenne, surgissent immédiatement les grands fondements de cette culture, commune à l’ensemble de l’espace européen, et partant à l’ensemble du monde occidental :

-        les bases antiques gréco-romaines, comprenant la pensée philosophique aristotélico-platonicienne, les mythologies et les grands récits épiques,

-        l’héritage biblique judéo-chrétien,

-        les Lumières, la démocratie, les Droits de l’Homme et la laïcité.

Ces trois fondements constituent, en effet, et sans contestation, les trois jambes de force de l’édifice européen en matière culturelle, spirituelle et politique. Mais peut-on pour autant rejeter les autres influences, suivant les localisations, tout aussi fondatrices, que germaniques, celtiques, musulmanes, conduisant aux particularismes bretons, basques, corses, catalans, etc… ? Les identités des cultures constituant le grand amalgame, l’immense agrégat européen, de la Scandinavie aux pourtours méditerranéens, ne sont-elles pas tout autant constitutives de l’identité culturelle européenne ?

L’identité culturelle européenne serait-elle donc faite de principes particuliers, locaux, régionaux, additionnés à de grandes catégories communes, nées de la sédimentation des traditions universelles des pensées antiques, médiévales et modernes ? Mais alors comment donner de cette identité une définition claire, commune et complète ? Cela paraît en effet impossible…

Une question ouverte

Poser la question de la culture et des cultures européennes, c’est par essence poser des questions ouvertes sans réponses figées… Poser la question de l’Europe des cultures et celle de la culture européenne, c’est y répondre. C’est, en effet, dans la question que s’élabore la réponse : la culture européenne est une question posée, ouverte dont le seul sens est celui de l’interrogation. Interroger la culture européenne c’est être au cœur- même de la question pour mieux la résoudre, pour construire une réponse, à mesure que s’élabore l’interrogation.

La culture européenne, depuis l’Antiquité, résulte d’une réflexion sur elle-même, d’un retour sur ses propres valeurs, certitudes ou errements. Ulysse se confronte à la complexité du monde, en-deçà de la compréhension que peuvent en avoir les dieux de l’Olympe, pour mieux appréhender ce monde, pour en percer le mystère et en apprendre, par l’expérience vécue, par la souffrance ou par le succès, l’intime secret.

La culture européenne est essentiellement habitée par le doute, la contradiction et la contestation. Elle réside précisément dans le fait même de poser la question de la culture, de la réfléchir et de la critiquer, de la relativiser et, partant, de l’universaliser. Car il n’y a aucune réponse figée et limitative, qui puisse fixer l’identité culturelle européenne dans le récit d’un musée, d’un livre ou d’un traité.

L’objectif donc du « Musée européen des Civilisations / Grand Cinquantenaire », serait donc, en creux ou en relief, suivant des thématiques transversales, d’interroger l’Europe des Cultures et les Valeurs de la Culture européenne, au départ des collections du Musée, en laissant les réponses à la libre interprétation de chaque individualité. Qu’il vienne de l’Europe ou d’ailleurs, qu’il soit du nord ou du sud, chrétien, juif, musulman ou athée, qu’il soit jeune ou vieux, homme ou femme,… le visiteur serait amené à être confronté à des questionnements transversaux, génériques, traversant les collections de part en part, sur la base d’une thématique choisie, d’un fil conducteur.

Par exemple, comment me situer au cœur d’une question telle celle de la mort et de la maladie, lorsque je découvre comment cette question est traitée en Europe, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, mais aussi dans les autres civilisations du monde ? C’est dans cette question et dans la réponse qu’y apporte l’universelle humanité que se situe la posture culturelle européenne. Peu importe la réponse, en fait.

De la singularité des cultures du monde entier, à l’universalité de la Culture européenne, il appartient à l’Europe de se remettre en question, d’acquérir cette réflexivité critique qui lui vient de son universalité: universalité des droits de l’homme, de la démocratie et des libertés fondamentales, universalité de l’évangélisation, d’abord, de la laïcité, ensuite, et surtout, universalité de la diffusion des savoirs et progrès techniques, des connaissances scientifiques et du rationalisme expérimental, etc… Comment appréhender cette universalité sans la remettre en cause ?

Le danger de l’ethnocentrisme est de penser cette universalité en principe préalable à toute fondation ou analyse culturelle, en évidence, en axiome ou en hypothèse généralisée… Le relativisme culturel est le devoir même auquel doit s’atteler un musée européen des civilisations. Au risque, sinon, de s’enfermer dans la certitude mortifère et réductrice de sa propre définition.


Il revient donc à l’Europe, par principe et par tradition, de se remettre sans cesse en question : c’est ce qui fonde même l’idée de progrès. Depuis sa plus tendre enfance, l’Europe connaît révolution politique, révolution scientifique, révolution industrielle, révolution intellectuelle et culturelle. C’est parce qu’elle s’interroge que l’Europe évolue, progresse et finalement s’universalise. L’Europe est révolutionnaire, parce qu’elle est en elle-même une certaine conception de l’histoire et du progrès.

Qu’est-ce donc que l’Europe en un mot ? C’est un certain type de rapport à la tradition, c’est une attitude par rapport à ce qui est établi. La remise en question est le moteur premier de la culture européenne… Au regard des autres civilisations du monde, c’est dans la contestation de la tradition que s’ancre l’idéal européen de culture et donc de progrès. C’est Prométhée qui vole le feu aux dieux. C’est la pomme du jardin d’Eden. C’est Icare et son expérience fatale…  

Ce rapport à la tradition est tout à la fois réflexif et critique, libre et contestataire, avec une conscience historique forte, faite de l’importance du passé au titre constitutif du présent, et de la responsabilité de la tâche de l’avenir, la nécessité de se réinventer sans cesse.

Dans un Musée européen des civilisations, il y aurait donc deux façons de trahir ce qui précède : figer l’Europe dans une identité culturelle limitative (dire ce qu’elle est ou ce qu’elle n’est pas, dans un discours aboutissant à une définition close) et la noyer dans une addition de cultures régionales ou nationales.


L’Europe de la Culture ne peut être ni une Europe qui muséalise des cultures-traditions, ni une construction sur une hypothétique identité culturelle figée. La Culture européenne est un principe à la fois de singularité et d’universalité, elle est la vie de l’esprit.

La Culture européenne n’est pas l’addition de cultures-patrimoines-traditions nationales et régionales, appelées diversité culturelle ou, pire, multiculturalisme. Elle n’est pas cette diversité culturelle, additionnée d’une culture européenne commune qui serait, elle aussi, comme un particularisme dans la culture mondiale… La culture européenne n’est pas un patrimoine ou une tradition, c’est une dynamique, un processus qui archive et qui réinvente, c’est un moyen plutôt qu’une fin, une faculté de critiquer et de réfléchir le passé pour mieux concevoir l’avenir, la Culture européenne, c’est l’esprit de la question, de la contestation, de la révolution et de la réinvention.

Constantin Chariot

mercredi 21 mars 2018


The light of Spirit
OLGA DE AMARAL, A RETROSPECTIVE

 

 
OLGA de AMARAL, A RETROSPECTIVE

 
La Patinoire Royale - Galerie Valérie Bach devient, le temps d’une exposition, le temple de l’esprit amérindien et de sa puissante charge spirituelle, en lien direct avec le cosmos, à travers l’œuvre sans âge de l’artiste colombienne Olga de Amaral. Cette artiste inclassable et sa production, dont la force éternelle nimbée d’or, glorieuse et divine matière inoxydable, caractérise son mode d’expression, sont ici présentées, pour une première rétrospective en Belgique, dans une sélection d’une quarantaine d’œuvres exceptionnelles, couvrant les 15 dernières années.
 
Son travail lumineux réexplore la tradition textile de l’Amérique du Sud par la citation directe des couleurs, des formes, des graphismes et des matières du monde précolombien, exploitant la feuille d’or ou d’argent, ainsi que les pigments naturels de l’indigo, de l’amarante, de la turquoise, et des couleurs-terres, dans un vaste feu d’artifice, sur fond de musique andine.
 
Sa grande sensibilité, au service d’une pratique textile minutieuse et d’un goût inné pour les entrelacs, les mosaïques et les nattes, fait d’Olga de Amaral une passeuse entre la spiritualité ancestrale des Incas et notre société contemporaine, livrant en autant d’artefacts un témoignage poignant de cette immense civilisation, disparue dans la première moitié du 16ème siècle.
 
L’œuvre d’Olga de Amaral, caractérisée par une grande homogénéité et une fidélité à elle-même, depuis plus de soixante ans, serait sans doute trahie si l’on n’y voyait qu’une simple manifestation visuelle, flattant nos yeux, sans autre finalité que celle, très décorative, que lui confèrent ses couleurs et ses éclats métalliques. Le travail de tissage, de découpe et de peignage des fibres textiles, tantôt libérées des sangles en lin ou organisées en rideaux filaires tombants, tantôt plongées dans le gesso, ou encore la pratique d’encollage du papier Japon raidi par la corde, sont autant de surprenantes techniques directement inspirées par les savoir-faire ethnographiques des civilisations amérindiennes, et constituent ainsi l’axe structurant d’une production hors du temps, dont on ne sait pas toujours dire s’il s’agit d’œuvres contemporaines ou de vestiges archéologiques.

 
Une grande puissance caractérise ces couleurs et ces tonalités métalliques, allant du bronze à l’argent, et de l’or à la nacre, focalisant notre imaginaire autour d’une forme de pluie de couleurs et de reflets, empruntant cette force à celle des icônes russes ou des stupa bouddhistes. Il y a donc une perspective très spirituelle, quasi sacrée, investie par l’artiste dans ces œuvres murales, condensant dans la finesse du résultat un processus de création s’apparentant à la prière ou la méditation. Chacune des œuvres de Olga de Amaral apparaît, dans son unicité et dans son originalité, comme le récit d’un voyage intérieur, relatant les joies et les peines, les difficultés et les fulgurances, les inquiétudes et les certitudes de cette artiste qui, au faîte de sa gloire et de sa renommée internationale , continue à pratiquer son art comme une chercheuse inlassable et humble.

 
Contempler une œuvre de Olga de Amaral, c’est être ébloui par la lumière d’un esprit.
 
 
 
Exposition « Light of Spirit – Olga de Amaral – a retrospective » à la Patinoire Royale à Bruxelles, du 29 mars au 17 juin 2018

mercredi 11 octobre 2017


La culture, bouclier contre la barbarie et le repli communautaire. Une raison d’espérer ?

« La culture, raison d’espérer ? »


Par peur de manier un concept trop généraliste et trop embrassant, dont l’acception changeante dépend des régions où il s’incarne, l’Europe fit l’impasse sur la Culture depuis sa création. Augmentant sa masse culturelle par l’agrégation exponentielle du nombre de pays à son concept, elle en définit de façon inversément proportionnelle la teneur et l’identité culturelle qui la constitua. La culture est dangereuse, la culture est subversive, et, de surcroît, la culture n’a pas de définition exacte ; elle nécessite une approche dialogique entre la particularité et l’universel. Chaque argument en sa faveur engendre un courant d’argument contraire.

La célèbre phrase, faussement attribuée à Jean Monnet, père de l’Europe : « Si c’était à refaire, je commencerais par la culture » atteste bien, dans son absurdité insolente, et même dans l’erreur (voulue ?) de sa paternité, quelle place la culture a occupé dans ce processus. Cette phrase fut reprise en boucle, depuis, comme un mantra, pendant plus de cinquante ans, comme un aveu d’impuissance, par tous les politiques de l’Europe.

Face aux extrémismes, au communautarisme, au régionalisme et au radicalisme, la question de l’identité culturelle européenne devient aussi limpide que sa réponse et son enseignement urgents et indispensables. Alors qu’un terrorisme religieux ultra-violent s’est désormais invité à la table du monde, la noirceur de la barbarie dessine subitement plus nets les traits du visage culturel européen. Mais à quoi ressemble exactement ce visage ?

Au sortir de la guerre, ne fallait-il pas aplanir le terrain propice à la croissance de l’olivier de la paix ? On se contenta donc de rapprocher les peuples sur les questions socio-économiques, et la question de l’identité culturelle européenne resta dans les limbes.

L’Europe d’aujourd’hui, cependant, n’est pas une puissance militaire, industrielle ou politique. Et en tant qu’acteur économique, son modèle social semble battre de l’aile, ses valeurs politiques sont mises à mal par la poussée des populismes, sa structure institutionnelle, elle-même, se délite. Territorialement, l’Europe est minuscule. Mais sa culture a fécondé une grande partie du monde, dans tous les domaines ; c’est la seule culture qui se soit exportée sur le globe entier, parfois de manière dominante, certes. Mais la seule véritable identité de l’Europe est donc d’être une culture. Comme le disait Guy de Rougemont « L’Europe est une culture ou elle n’est pas ».

Cependant et curieusement, l’Europe semble aujourd’hui incapable de se définir elle-même culturellement. Par peur de choquer ou de discriminer, elle a pris le parti du relativisme et du multiculturalisme, quand elle ne choisit pas l’autodénigrement, la repentance culpabilisante ou le reniement démagogique …

La peur que génère l’afflux d’immigrés en Europe crée un fort sentiment de repli identitaire. Il participe simplement d’une crainte de la différence, d’une xénophobie. Nous avons peur de ces réfugiés en ce qu’ils pourraient remplacer « notre » culture par la leur. Raison de plus pour affirmer les principes culturels de la civilisation européenne, non pour résister à l’apport des autres cultures, mais pour mieux définir ce que l’Europe peut apporter à ces nouvelles identités venues de l’immigration.

Le football, le vedettariat, la publicité, la mode et la violence sous toutes formes sont autant de sous-produits de notre société contemporaine européenne qui savonnent la planche des jeunes générations en vue d’une noyade inévitable dans l’océan de la médiocrité et de la vacuité. Eco dit : « Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas qu’il ne croit alors plus en rien, il croit en n’importe quoi »…

Notre devoir est donc, à la suite d’Umberto Eco, d’œuvrer à un sursaut des consciences à l’endroit de ce trésor dont les richesses se perdent et se dénaturent : la Culture.

L’abandon dans les écoles de l’apprentissage musical et des langues dites mortes, la suppression du cours de musique individuel dans les académies de musique (Paris), l’enseignement carentiel de la géographie, de l’histoire et de l’histoire des arts, l’abandon des arts de la parole par les instances de subvention, l’endémie financière de la production d’auteur, la misère organisée du monde de la création artistique, la mort programmée de la presse écrite et des maisons d’édition,… sont autant de signes avant-coureurs d’un échec civilisationnel.

Avant de fabriquer des citoyens consommateurs, sportifs, matérialistes et technologiques, dociles et décérébrés, il importe d’abord et avant tout de mettre au monde des sujets pensants, capables de hiérarchiser les valeurs, en reliant entre elles les composantes culturelles de l’Europe, dans leur diversité et leur polyvalence, dans une perspective d’ouverture à l’autre.

La culture doit cesser d’être considérée comme un passe-temps, se développant dans l’espace interstitiel entre enseignement et emploi. Elle est non seulement le sel de la vie, mais le bouclier contre l’obscurantisme, le matérialisme et le terrorisme. La culture rend heureux en ce qu’elle est connaissance. La connaissance (le diable n’est-il pas appelé « porteur de lumière », Lucifer, en ce qu’il instille le doute de la connaissance sur le dogme ?) éclaire l’être humain et l’élève, depuis que les hommes sont nés à eux-mêmes.

L’Europe est malade de sa propre indéfinition.


Il est donc temps que les états membres européens encouragent la réflexion de ses artistes et de ses intellectuels afin de convaincre chacun que c’est l’enseignement de la culture qu’il faut soutenir dans les choix de société. Au même titre que la conscience écologique, et dans la même perspective, une nouvelle conscience culturelle est à appeler de nos vœux. Quand on constate la prise de conscience liée à l’alimentation, au bio, au circuits courts, à la recherche en permaculture, à l’économie énergiétique, etc… il est temps d’importer ces concepts d’énergies douces, d’infra -mince dans la culture en plaidant pour une écologie de la pensée, et donc pour la culture.

Les instances européennes seraient donc bien avisées de créer d’urgence, à tous les niveaux de l’enseignement, un cours de culture européenne, inscrit dans le tronc commun de l’enseignement obligatoire, mixant arts et histoire, patrimoine, philosophies, histoire des religions, etc…

Car le matérialisme qui a tué Dieu fait de l’Européen encroûté dans la matière un mécréant. Regardons-nous, Européens matérialistes et sans spiritualité, et demandons-nous comment nous perçoivent les sociétés théologiques ? Elles n’ont plus aucun respect pour nous. Il est donc grand temps de regagner notre respectabilité à travers un véritable combat pour une laïcité républicaine, qui ne nie pas le fait religieux, mais le confine dans la sphère privée, et affirmer les valeurs culturelles qui ont fait et font l’Europe. Notre survie au cœur de l’Europe et le maintien d’une paix durable en dépendent.

On a envie de dire qu’il est temps, enfin, d’appeler la culture à la rescousse comme raison d’espérer. « La culture, raison d’espérer ? », enfin ! , pourrait-on dire… Après le temps de l’oubli volontaire, voici le temps de l’Espérance. Il en va de la culture en temps de crise, comme de la prière en temps de guerre : on y a recours lorsque rien ne va plus... S’agit-il d’ailleurs de raison d’espérer ou d’énergie du désespoir ? La Culture comme vertu messianique et salvatrice, bouclier contre la barbarie et le repli ?

Une nécessaire redéfinition de l’Europe culturelle


A l’heure où l’effritement de la civilisation européenne a commencé et s’accélère, sous les coups de boutoirs du matérialisme capitaliste et de l’américanisation mondialisée, sous les assauts du fondamentalisme religieux islamiste, et suite à l’arrivée en cours de millions de migrants projetés sur les routes par les désastres écologiques, socio-politiques et ethniques, il est urgent de refonder les bases de l’Europe culturelle, au risque, sinon, de la voir engloutie à jamais… et avec elle, une partie constitutive de ce que l’on peut appeler l’humanisme.

Les observateurs les plus avisés, tels Guy – Olivier Faure, prédisent que d’ici 2050, un milliard d’individus auront changé de continent… avec pour destination principale : l’Europe. Vu ces prédictions alarmistes, certains diront que c’est trop tard, déjà, que c’est « plié ». Mais le devoir de l’intellectuel est de travailler à cultiver l’espérance. « L’espérance, c’est le désespoir surmonté », disait Kierkegaard. Nous sommes donc tous, de loin ou de près, tenants obligés et contraints de cette Espérance. Les citoyens responsables que nous nous devons d’être ne peuvent pas rester les bras ballants, assis et bouche bée. La reconstruction passera par la culture.

Les valeurs culturelles de la civilisation européenne ont été bafouées et taillées en pièces, par peur de déplaire, par électoralisme, ou par nécessité économique. La complaisance politique, la faiblesse de l’éducation et de l’enseignement, les logiques commerciales des médias de masse, l’ouverture au modèle de la suprématie américaine, tous ces facteurs ont lentement, durant ces soixante dernières années érodé le socle de la Culture européenne…

Si l’Europe est donc si malade et en proie à la pire déréliction de son histoire millénaire, c’est par sa faute ! Elle n’a pas su s’annoncer dans le chorus de la mondialisation comme elle est. Et consécutivement, faute de se respecter elle-même, elle ne peut plus se faire respecter par les autres systèmes de pensée. L’Occident européen serait davantage respecté s’il s’imposait dans une définition claire de lui-même.

Ouverture et frontières, la Mondialité contre la Mondialisation, le rhizome contre la racine


Notre propos ne sera donc pas de répondre à la question de savoir si la Culture peut constituer un bouclier contre la barbarie, mais de s’interroger sur la culture européenne comme seule définition de l’Europe, dont l’ouverture est naturellement la plus constitutive caractéristique. La caractéristique même de la culture européenne est d’être faite d’ouverture, mais aussi de frontières, et ce bien avant sa fondation politique après la guerre.

Depuis l’Antiquité, l’Europe a illustré une capillarité membranaire entre le dedans et le dehors. Aujourd’hui, l’arrivée de migrants crée une peur de l’Autre qui s’explique par une peur de se transformer, de s’aliéner. Or, avant de s’ouvrir à la connaissance de l’Autre, il faut d’abord apprendre à se connaître soi-même. Reconnaître en soi-même le fondement même des valeurs qui constituent l’identité propre de chacun, sans pour autant rejeter celle de l’Autre.

Il n’y a d’identité que dans le rapport à l’Autre.

Edouard Glissant, célèbre philosophe antillais mort en 2011, oppose à la mondialisation et à l’insularisation la notion de créolisation. La vocation d’une culture qui s’ouvre au monde sans se renier elle-même.

Si la mondialisation a pour dessein de niveler les cultures en une grande culture mondiale (et américaine), l’insularisation consacre également la volonté de repli communautaire et identitaire…  

Face à cette opposition, entre universel et particulier, entre mondialisation et particularisme, la pensée de Glissant consiste à considérer que plus qu’une racine dont la source serait unique, la culture (européenne) s’apparente davantage au rhizome, qui serait au principe de ce qu’il appelle une poétique de la Relation, selon laquelle toute identité s’étend dans un rapport à l’autre, prenant son énergie en différents points sources. Édouard Glissant définit l’identité comme une Identité-relation, contre l'acception de l'identité selon une « racine unique »: une aptitude à “donner avec” », contestant « l’universel généralisant », et offrant de considérer les humanités sous l’angle de la mondialité, soit la « face humaine de la mondialisation ». « Si vous vivez la mondialité, vous êtes au point de combattre vraiment la mondialisation » (La Cohée du Lamentin, 2005)

L’identité culturelle européenne ne peut pas être racinaire, elle est rhizomique.


L’idée de l’identité comme racine unique donne la mesure au nom de laquelle certaines communautés furent asservies par d’autres, et au nom de laquelle nombre d’entre elles menèrent leurs luttes de libération. Mais à la racine unique, qui tue alentour, n’oserons-nous pas proposer par élargissement la Racine rhizome, qui ouvre la Relation ? Elle n’est pas déracinée : mais elle n’usurpe pas alentour. Sur l’imaginaire de l’identité-racine, bouturons cet imaginaire de l’identité-rhizome. À l’être qui se pose, montrons l’étant qui s’appose. Récusons en même temps les retours du refoulé nationaliste et la stérile paix universelle des puissants.

Les germes de la barbarie ne se situent-ils pas dans le repli et la fermeture, dans la négation de ce qu’est l’autre en termes d’enrichissement mutuel ? La barbarie ne consiste-t-elle pas à prétendre que la Culture européenne serait faite d’une racine unique à l’exclusion de toute autre influence ou par suprématie sur toute autre culture ? Mais une autre barbarie, plus sournoise, qui ne dirait pas son nom, pourrait tout aussi bien naître d’une aliénation de l’identité propre à l’Europe, par manque de définition et surtout par peur de déplaire, par démagogie…

La culture est donc, par son inévitable soif de curiosité et de connaissance, un antidote contre la barbarie et le repli communautaire, à condition que l’on se la figure, en Europe et ailleurs, comme un principe d’humanité et d’être-au-monde, au caractère rhizomique et non racinaire, englobant et non excluant, mutuel et non exclusif.

Mais alors qu’est-ce que cette culture européenne ? En pleine crise européenne, en pleine déroute civilisationnelle, alors que des attentats meurtrissent l’Europe tout entière, cette question apparaît fondamentale.

L’inculture, raison du désespoir.


Nous pouvons donc considérer aujourd’hui qu’il y a une nécessaire culpabilité à s’interroger, il est temps !, sur cette place de la culture dans l’Europe dévisagée et menacée d’aujourd’hui. On a presque envie de dire que si l’Europe est si malade, c’est bien à cause de ce constat affligeant : la culture n’a jamais eu droit de cité dans les débats européens. Car à bien considérer l’état miséreux de l’Europe financière, économique et sociale d’aujourd’hui, c’est bien de culture qu’il s’agit lorsqu’il convient d’en examiner les causes.

Perte de repères et de valeurs dans la société, vagues migratoires incontrôlables, surgissement de l’Islamisme violent, laïcisation occidentale galopante, immoralité des pratiques privées et publiques dans la gouvernance, déresponsabilisation de l’Etat, dérégulation économique, dépenses publiques incontrôlées, faussement des réalités économiques (liées au crédit privé, notamment), mirage de l’assistanat social, multi culturalité, misère morale et culturelle, « banlieurisation », discrimination sociale, ethnique, sexuelle, etc…

Nombre de symptômes de la maladie européenne sont dus à une insouciance, une forme d’incurie, à l’endroit de la culture des citoyens. Il ne s’agit pas de faire du citoyen européen un être cultivé (ce que la Culture d’Etat depuis Malraux, en France ou en Belgique, réprouve comme une notion par trop élitiste), mais de l’intégrer à un véritable mouvement d’appropriation personnelle de l’identité culturelle de l’Europe dans sa personnalité propre, aux fondements clairement établis, forgé sur la Relation à l’Autre.

Sans cette adhésion à une même matrice culturelle, qu’il conviendra de définir par ailleurs, le citoyen européen avance sur le radeau Europe, « médusé », en pleine crise mondialisée, en proie aux violences et aux atrocités, coi, muet, désespéré et impuissant, sans référent et sans objectif.

Europe et Etats Unis, une nécessaire démarcation.


Nous savons tous à quel point, au sortir du Deuxième conflit mondial, le modèle culturel américain a submergé l’Europe en pleine reconstruction. Notons au passage que c’est précisément par la culture que le modèle américain a envahi la vieille Europe en plein Après-Guerre, via la machine à propagande culturelle que fut Hollywood et le modèle culturel consumériste qui en découla. La culture de masse fit son apparition, alors que l’Europe commençait seulement à s’éveiller à elle-même.

D’une certaine façon, nous pouvons reconnaître que cela arrangea alors l’Europe que son modèle culturel lui fût dicté par les Etats Unis. Elle put ainsi, en quelque sorte, sous-traiter cette question apparemment secondaire pour mieux s’attacher à constituer sa « communauté économique et monétaire », avec les succès que l’on sait...

Seulement voilà, le monde d’aujourd’hui, soixante ans après, ne va pas vers l’uniformité ; la globalisation fait émerger depuis trois décennies d’autres systèmes de pensée, d’autres références, d’autres valeurs. La mondialisation les importe aussi en Europe. Cette dernière n’est pas insulaire. L’internet et le village mondial de la communication accélèrent le processus. L’Europe n’est plus capable de rappeler ses acteurs et ses experts culturels qui auraient dû depuis soixante ans forger et enseigner le socle européen. Elle a concédé sa culture aux Etats Unis, comme une concession de service public, comme une gestion de réseau autoroutier. L’inculture européenne résulte donc de la dépossession, du creux, du vide créé par la toute – puissante prégnance du modèle américain.

C’est là une des voies du salut de l’identité culturelle européenne : se démarquer de la production culturelle américaine, et avec elle de la domination d’un modèle social et économique : le capitalisme.

D’où la nécessité absolue de mieux définir ce qui fait l’exception culturelle européenne, pour s’affranchir d’autres modèles dominants, et pour renforcer l’exception culturelle européenne face aux menaces de sa destruction par le fanatisme et l’obscurantisme. Cette exception ne tiendra alors plus tant de sa fragilité, mais de sa force identitaire rhizomique, de sa mondialité, de sa créolisation, et donc de son incomparable richesse.

L’Europe, terre de Libertés, au détriment de l’identité.


Au regard de son histoire récente, l’Europe se caractérise, par rapport au reste du monde, par une croissance constante de la Liberté. Depuis la Révolution des Droits de l’Homme, l’Europe, au contraire du reste du monde, affirme la Liberté individuelle comme la valeur fondamentale qui guide son évolution. Le concept européen lui-même n’est-il pas marqué par cette réalité ? Liberté de circulation et d’échanges, liberté démocratique, liberté économique, liberté de conscience… 

L’Europe est une terre bénie pour la ou les liberté(s). Cependant, à mesure que la liberté grandit, l’homo europeanus se montre de plus en plus incapable de s’objectiver, de s’analyser dans son rapport d’appartenance à l’Europe. Il s’individualise à mesure que grandit la conscience de son propre isolement ; celui-ci est directement proportionnel à l’ignorance de son appartenance à une communauté culturelle européenne.  L’absence de toute conscience culturelle collective européenne, la disparition de sa propre identité et l’incapacité à créer collectivement une culture commune fait du citoyen européen un être éminemment seul et fragile, culturellement.

Nous relèverons cependant deux faits majeurs qui pourraient être la cause de cet état de fait.

Dieu est mort. L’Europe laïque de culture judéo-chrétienne est un bouclier contre la barbarie.


Cela nous apparaît une évidence. L’Europe est en pleine sécularisation, depuis plus d’un siècle. Aucune autre région du monde ne connaît une telle laïcisation. On peut s’en réjouir, tant le fait religieux peut, nous le voyons ailleurs dans le monde et dans notre propre histoire, être cause de tensions ou de conflits.

Un état ou un continent attaché aux valeurs laïques, au sens républicain du terme, est un espace de liberté, de paix et d’expression culturelle grandissantes. Sur ce terrain, un abîme sépare d’ailleurs l’Europe des Etats Unis ; d’un côté, Marcel Gauchet constate un Désenchantement du Monde, avec un retour vers des spiritualités agrégées de diverses tendances, sorcellerie, primitivisme, pratiques chamaniques. De l’autre, la religion évangélique, qui est la religion qui progresse le plus au monde, ainsi que le prouvent aux USA les régressions intellectuelles consécutives, tel le refus de la thèse évolutionniste de Darwin, par exemple, au profit du Créationnisme.

L’Europe est donc devenue une terre laïque. Mais cette laïcité doit être vécue comme un plein, et non comme un vide ; elle doit trouver son sens dans un respect de l’histoire culturelle et religieuse du continent européen. Le plaidoyer en faveur d’une laïcité ne peut se faire sur le dos de la perte substantielle d’identité culturelle, et donc religieuse.

L’identité de l’Europe contemporaine est d’être laïque, mais sur fond culturel judéo-chrétien. Sur cette question de Dieu, l’Europe religieuse a évidemment une identité rhizomique : elle a une origine culturelle judéo-chrétienne indéniable, qu’il convient de soutenir, mais elle est désormais agrégée à l’Islam, sur fond de laïcité assumée. Toute autre définition relève de la démagogie ou de la mauvaise foi. C’est ça le rhizome. Ne pas couper la racine principale au profit des boutures. Garantir la relation à l’autre, sans exclusive, sans rejet.

L’Islam en Europe est donc un fait incontestable qui, pour autant, ne peut ni ne doit contredire la laïcisation, pas davantage que dénier le fondement culturel, historique, judéo-chrétien de l’Europe.

Toute pratique religieuse, quelle qu’elle soit, en Europe, doit donc s’inscrire désormais dans la seule sphère privée; c’est-là l’identité même de l’Europe laïque.

Or, si l’on se réfère au corpus culturel européen, depuis plus de trois mille ans (en gros ce que l’Histoire de l’Art nous enseigne depuis l’Etrurie, la Grèce ou Rome), toute forme de production culturelle et artistique, au sens le plus large, est exclusivement lié à la religion dominante, quelle qu’elle soit (mythologies, poèmes épiques), et aux références judéo-chrétiennes, majoritairement.

Nous ne pouvons donc que constater, à présent, que la laïcisation de l’Europe constitue son identité culturelle contemporaine, mais n’efface pas pour autant ses origines judéo-chrétiennes. L’identité Européenne, sur cette question, si l’on s’en réfère à la métaphore du rhizome, est donc d’être de culture judéo-chrétienne, mais laïque, présentant de nouvelles pratiques religieuses à maintenir dans le sein privé de la famille, sans manifestation dans l’espace public.

Culture et religion sont deux catégories étanches. L’une trouve a justification dans le passé, l’autre dans le présent, avec des pratiques religieuses privées au succès inégal suivant les religions.

La Laïcité au sens républicain, telle que l’Europe l’incarne est une des bases de la possibilité du vivre ensemble européen, un bouclier contre la barbarie, le rejet et le communautarisme.

Les grandes idéologies du 20è siècle ont disparu.


Au même titre que s’est effilochée la spiritualité européenne, au profit de la laïcité, se sont éteintes, une à une, les grandes idéologies qui fondèrent le 20è siècle : communisme, fascisme ont fait la preuve de leur inapplicabilité en Europe, les idéaux libertaires de mai 68 n’ont pas survécu à l’âge adulte de leurs porteurs. Or, précisément, ce qui constituait, autrefois, avant ces deux « disparitions » (spiritualité et idéologies), le fondement même de l’identité européenne, à savoir une appartenance à une même référence religieuse, ou l’adhésion à un même système de pensée, qu’il relève des droits de l’homme, de l’idée de Nation ou  des pires totalitarismes, tout cela a aujourd’hui disparu non au profit d’un vide, mais au profit de nouvelles formes d’idéologies qui constituent l’identité culturelle de l’Europe

Ainsi, à titre exemplatif et non exhaustif, ont fait leur apparition

-        l’écologie, et la nouvelle industrie douce de l’alimentation

-        la nouvelle économie participative,

-        l’intérêt pour le patrimoine et sa défense

-        le sport, qui pacifie les liens entre les peuples, mais qui présente le danger de véhiculer un message universellement imposé à la conscience collective : faites du sport, c’est bon pour la santé, mobilisez-vous, mais surtout suivez le sport à la télé. En adhérant au sport mondial, vous serez la cible des publicitaires et des spéculateurs du spectacle.

Le totalitarisme du « politiquement correct » et le « Droit de l’Hommisme ».


Directement importé des Etats Unis, le « Politiquement correct » consiste à pratiquer une real politik, une politique du consensus le plus large, qui se déresponsabilise et accepte de marcher en faisant le grand écart. On choisit de ne pas choisir, on n’écarte rien, on accepte tous les compromis, le vide est promu par rapport au plein, le non-disant remplace le disant. Tel est l’écueil de la nouvelle identité culturelle européenne : une laïcité dont la corollaire tolérance dissout toute défense des fondements culturels, une écologie qui devient force politique au détriment de sa véritable vocation à défendre l’environnement, une ouverture à l’autre qui devient complaisance aveugle, cause d’aliénation.

Le « Droit de l’hommisme » est devenu la seule idéologie à laquelle on puisse désormais faire référence, comme religion suprême appelée à la rescousse face à tant d’indéfinition culturelle. Cette attitude péjorative caractérisée par une attitude bien-pensante invoquant la défense des droits de l'homme et, plus généralement, une attitude purement déclamatoire ou excessivement tolérante, est particulièrement observable dans la définition des pratiques culturelles individuelles ou dans la constitution des programmes culturels européens.

Le droit de l’hommisme est une posture de repli. C’est une politique de remplacement qui prend acte d’une incapacité à intervenir, en culture aussi… Ce droit de l’hommisme est valorisant vis-à-vis des opinions publiques européennes, mais il n’a aucune influence sur les mondes russe, arabe ou chinois. Le discours pallie l’absence d’idée, d’initiative, de courage, de pouvoir ou d’influence.[]

 Dans ce contexte, naissent des obligations culturelles intégrant les exigences de tous les groupes de pression, de tous les communautarismes, de toutes les minorités.  Au nom des Droits de l’Homme et du « droit à la différence », pas question de ne pas faire de place à l’identité culturelle des plus petites communautés, des plus insignifiantes régions. Non, tout le monde a son droit de cité dans le grand patchwork de l’identité culturelle européenne. Les Droits de l’Homme indiquent qu’il y a obligation à faire droit à toute différence, suivant le principe de l’égalité. Les groupes de pressions, les lobbies finissent par être des puissances de propositions supérieures à celles instituées par la démocratie. La minorité dicte sa loi à la majorité.

De là, naît le concept même de multiculturalisme : mettre en exergue, en n’oubliant rien ni personne, toutes les composantes de la culture européenne. Ce faisant, les nouvelles valeurs, laïcité, écologie, économie du gratuit, Droits de l’Homme, supplantent les éléments constitutifs du substrat culturel européen, pour finir par les effacer complètement. D’où la perte d’identité et l’indéfinition culturelle européenne.

A trop vouloir fragmenter l’image culturelle européenne en une mosaïque complexe de toutes ses composantes, fussent-elles minimes, on efface ce qui fait le visage même de l’Europe culturelle. Ce visage devient flou, sans contour, invisible. Il se couvre d’une myriade de petits bouts d’identité. Celle-ci se dissout dans une diversité cacophonique.

A l’analyse, même à rêver d’une identité culturelle qui pourrait être unifiante, celle-ci porterait en elle le risque d’un nivellement inévitable et nécessaire à sa propre définition, et cela personne n’en veut. Ce nivellement pourrait cependant ne pas être péjoratif ; il pourrait tout simplement être indispensable à la création d’une identité culturelle européenne commune, au risque de désigner des constantes et des variables, des fondements et des détails, des principes et des exceptions.

De cette nouvelle tendance fâcheuse actuelle qui met tous les éléments d’un tout à égalité de valeur et de droit, découle une fragmentation du contenu et du contenant : l’Europe culturelle est devenue un fourre-tout conceptuel, multiculturel… Puisque l’Europe, terre de libertés, porte haut à présent, les valeurs de l’individualisme, de laïcité et des Droits de l’Homme, il n’est plus question à présent que d’addition hétéroclites de concepts, de références, d’origines et de perspectives, fussent-ils les plus opposés, les plus antagonistes ou les plus vides de sens, en creux, dans le vide, dans une forme consacrée d’indéfinition et d’amnésie culturelle coupable.

Sans Dieu, sans désormais idéologies totalitaires (certes absolument condamnable, mais constitutives, hélas, d’une identité même inavouable), sans histoire, l’Europe culturelle expose le trou béant de son identité, tentant de le combler par le saupoudrage conceptuel de la diversité multiculturelle. La politique, la pensée, la philosophie, la sociologie ont remplacé la culture et l’histoire. Toute forme de pensée culturelle clarificatrice et unificatrice visant à retrouver ce qui compose le visage même de l’Europe est perçu comme liberticide, restrictif, amputatoire et presque totalitaire. On préfère le vide au plein, le fragment à l’unité.


La « diversité culturelle », le « multiculturalisme », une contradiction dans les termes.


Liberté individuelle et individualisme, disparition de la religion et de ses référents culturels, mort des grandes idéologies, indéfinition conceptuelle européenne conduisent, depuis quelques décennies, à sortir de ce tambour bigarré par une formule qui met tout le monde d’accord : le multiculturalisme. Un grand bouillon de culture a remplacé le repas en trois services.

Si l’Europe n’a pas une identité culturelle claire, c’est parce qu’elle est diverse, diffuse et polyvalente. Voilà un argument qui ne manque pas de logique, mais qui ne résout rien. Or, c’est précisément sur cette conception erronée que s’est construite toute la « politique culturelle » européenne de ces dernières décennies.

A mesure que s’individualise l’Européen, le politiquement correct et le droit de l’hommisme dit l’égalité des valeurs culturelles. Rien n’est plus faux. La culture européenne est, une fois encore, rhizomique, ce qui signifie qu’elle a des précédents, des composantes qui existent avant d’autres. Vouloir que ce qui précède soit effacé au profit de ce qui suit, que le passé soit vaporisé par le présent est une escroquerie intellectuelle coupable. La culturelle européenne est rhizomique, ce qui ne signifie pas qu’elle est déracinée.

Il y a, qu’on le veuille ou non, une préséance historique, une chaîne de causes et de conséquences qui ne peut être ignorée, sous prétexte que cela fâche les plus récents enracinements… Ignorer le fait religieux judéo-chrétien européen, dans sa dimension culturelle et historique, sous le prétexte de défendre la laïcité ou la tolérance à l’Islam condamne à l’amnésie aliénatrice… Cela explique la naissance de toutes les contre – cultures, la défense des minorités au détriment du message culturel de la majorité, la culture prenant alors toutes les formes possibles et imaginables. Cela cautionne aussi la faiblesse coupable du politique vis – à – vis de l’Islam et de ses exigences dans l’organisation contemporaine du corps social, au détriment de la laïcité.

Alors que pendant deux mille ans, l’héritage judéo-chrétien, les grandes idéologies, les référents antiques, les Lumières, etc…  furent des valeurs homogènes de la Culture européenne,  aujourd’hui disparues, ces valeurs font place à un individualisme qui laisse le citoyen européen absent de lui-même, racrapoté sur les fragments du multiculturalisme... Il ne sait plus qui il est, ni d’où il vient. Qu’il soit Espagnol ou Suédois, il est d’abord un individu, avec ses qualités propres, son autodéfinition, ses aspirations, ses goûts, mais dans une absolue solitude. Tout ce qui le sépare de l’autre est conçu comme une richesse, certes, mais l’en sépare quand même, et avant tout. Il n’a plus d’adhésion en tant que partie par rapport à un tout, il est une partie à côté d’une autre partie, sans plus la moindre référence à un tout unifiant, relationnel et référentiel.  Ce tout est bigarré et lui renvoie une image de lui-même déstructurée, fragmentée. Sa liberté, par contre, le place au-dessus de toute référence collective ; il est un MOI  culturel et identitaire, tout-puissant.

Le concept de diversité culturelle est donc un oxymore.  Cette expression rassemble deux termes que leurs sens éloignent. La culture est avant tout un élément unificateur, elle est un système de référence commun, certes pluriel, mais à un ensemble donné, qui, dans sa globalité, qualifie une civilisation. Comment adhérer à une référence qui soit, en elle-même diverse, diffractée, émiettée ? Le multiculturalisme, qui en est le synonyme, démonte dans le préfixe « multi » ce que le radical « culture » du mot contient d’unitaire, comme système rhizomique de référence liées, en relation, en complémentarité mutuelle…

En finir avec le ventre mou de la définition culturelle européenne


Admettre sa multiplicité, sa pluralité au sein d’un système de références communes est une chose, la concevoir comme diversifiée par des éléments d’égale valeur en est une autre. Il y a dans l’identité européenne quantité de valeurs, de concepts et d’éléments fondateurs qui, comme autant de dénominateurs communs et prééminents, permettent d’en établir la constante. Il convient donc de ne plus confondre Culture et cultures.

Une nouvelle hiérarchisation de ces valeurs, de ces éléments et concepts est absolument nécessaire, quitte à souffrir des amputations qu’elle nécessite.

Si l’on cherche à définir une chose, il faut dire ce qu’elle est, par opposition à ce qu’elle n’est pas. On ne peut se contenter de dire d’une chose qu’elle est tout et son contraire, une et multiple, ici et partout,…  par peur de blesser quelque susceptibilité, par crainte d’apparaître par trop… européen.

Les Droits de l’Homme ne s’appliquent à la culture que s’ils respectent l’identité culturelle de ceux auxquels ils s’appliquent. Sinon, la démagogie frappe à la porte, et avec elle, le droit d’imposer un modèle culturel communautaire, racinaire, même minoritaire, au modèle culturel universel, rhizomique, majoritaire, ambiant, et qui devient une entrave au droit de voir ce dernier respecté. Le danger tient alors au fait d’imposer, au nom de la tolérance et de l’ouverture à l’autre, un modèle culturel qui les nie. Il faut donc sortir de cette faiblesse, en finir avec ce ventre mou de l’identité culturelle européenne, et regarder dans les yeux, avec courage, les éléments qui la fondent, au risque de les voir définitivement dissouts.

Redéfinir l’identité culturelle européenne : les trois colonnes de l’édifice culturel européen


 

L’Europe politique existe depuis plus d’un demi-siècle… Depuis sa fondation qui a permis d’éloigner le spectre de la guerre depuis plus d’un demi-siècle, cette nouvelle entité géopolitique a engrangé d’indéniables succès… Sauf qu’elle est aujourd’hui à bout de souffle et qu’elle meurt lentement de son indéfinition.

Cette indéfinition est la conséquence d’un manque de courage, on l’a dit plus haut, voire même d’une démagogie coupable : ne pas dire ce qu’est l’Europe, historiquement, sociologiquement et culturellement, c’est la condamner à mourir. Or, l’Europe a une définition; elle est d’abord culturelle. L’Europe est une culture ou elle n’est pas. Et sa culture est d’abord faite d’ouverture, d’idéal de liberté, de progrès et d’émancipation.

Cette culture européenne, qui tient sous une même coupole toutes les catégories qui la composent, repose sur les trois colonnes de l’édifice occidental de la pensée, de l’esprit et de l’action. Ces trois piliers sont :

-           Le système aristotélico-platonicien et la mythologie antiques,

-           L’héritage biblique judéo-chrétien,

-           La pensée des Lumières et les Droits de l’Homme, liberté – égalité – fraternité, fondateurs de la Modernité.

Sur ce triple fondement des valeurs européennes, qui ont ensemencé tout le monde occidental, sont venues se greffer d’autres influences, enrichissant le corpus de base. Ces influences sont le fruit du métissage européen, depuis deux mille ans, de cette mondialité rhizomique, de cette créolisation. Il convient de ne pas le passer sous silence. Il s’agit d’une créolisation verticale, partant d’une culture qui préexiste et qui se métisse au fil du temps, sans renier ses origines, sans survaloriser ses évolutions.

L’identité culturelle européenne, mirage ou réalité ?


 

Un « marché commun culturel » millénaire existe, qui se présente comme une unité inscrite dans la diversité et qui affiche le paradoxe de la coexistence, en son sein, de la multiplicité et de l’universalité; il convient d’en rappeler les constituantes évidences. Cette définition de la culture européenne se singularise par son caractère "dialogique" ou contradictoire : chaque courant de pensée y suscite un courant opposé. Si tôt défini un élément identitaire qui la fonde, apparaît un élément qui la métisse, la met en relation avec une altérité, une modification, une évolution. Sitôt arrêté un point de vue fixe,  se dessinent alors les pas imprévisibles de la mondialité, des incidences multiples et inattendues, des métamorphoses, des utopies et des humanités possibles, à l’œuvre dans l’histoire. 

A l’ombre de l’olivier de la Paix.


 

Denis de Rougemont écrivait : "Rechercher l’Europe, c’est la faire!!".

 

Chercher les fondements de l’identité culturelle européenne ou travailler à sa promotion constitue une démarche qui n’est jamais neutre. Pour les militants d’une Europe unie et sans frontières, l’identité culturelle européenne existe. Elle est utopie sans fondement réel pour ceux qui mettent l’accent sur ce qui sépare les Européens. Utopie ou réalité, elle est pourtant, depuis cinquante ans, sujet de réflexion pour les intellectuels et objet d'une promotion active pour les institutions européennes.

 

Il existe deux Europe : une Europe sui generis, spontanée et mythologique, communément admise et vécue depuis des siècles, et une Europe politique et économique, volontariste, accouchée au forceps après la deuxième guerre mondiale.

Tentons donc une difficile définition de l’identité culturelle européenne, en décrivant ses avatars, de la fin de l’Antiquité à nos jours, gardant toujours à l’esprit que l’identité culturelle européenne s’inscrit dans une mondialité, c’est-à-dire, dans une relation à l’humanité des possibles métissages. Car c’est l’Histoire qui fonde l’identité culturelle européenne, davantage que ses réalités présentes.

Pas de culture sans histoire. Rapide survol des avatars historiques de l’identité culturelle européenne.


L’unanimisme du premier millénaire


De l’Antiquité au Moyen Age, et dès le 2ème siècle, l’identité culturelle européenne au sein du monde connu (qui rassemble l’Europe et le bassin méditerranéen) trouve ses fondements partagés dans l’héritage antique gréco-romain et le contenu biblique judéo-chrétien.

Cet héritage est une substance immense qui touche et influence toutes les formes imaginables de la culture, c’est-à-dire, de l’art, de la science et de l’esprit. Il est par la suite enrichi, dès le 3ème siècle, des apports arabo-andalous, germaniques et celtiques consécutifs des acculturations locales et des invasions dites « barbares ». L’Empire carolingien tentera de maintenir, malgré les divergences culturelles, une cohésion culturelle européenne, en brandissant la légitimité de la potestas romaine reçue en héritage pour s’instituer en digne légataire de l’idéal antique romain.

La féodalité, héritière du morcellement carolingien, et l’idéal courtois du Moyen Age, appliqué aux deux précédents fondements, créent alors une Europe unitaire, culturellement et religieusement, présentant le même corpus de pensée et d’art, partagé unanimement par les Juifs et les Chrétiens (et dont est exclu l’Islam après Poitiers), ainsi que par toutes les cours princières européennes. C’est cette unanimité qui précipitera l’Europe médiévale dans un mouvement de croisades successives contre l’Islam.

Jusqu’au 11è siècle, cette Europe unanimiste est éblouie par le souvenir de la grandeur de Rome et soucieuse d’un récurrent retour à l’Antique, qu’illustrent plusieurs ‘Renaissances’ consécutives : byzantine, dès la création de Constantinople,  carolingienne avec l’idéal impérial de Charlemagne et de ses héritiers, sicilienne (Royaume normand de Sicile), ottonienne dans son acception morcelée du Saint Empire germanique, etc...

Architecture byzantine, romane et gothique foisonne à travers toute l’Europe, largement recouverte, du Mont Athos, en passant par le Mont Saint Michel, jusqu’aux monastères irlandais, par la toile finement maillée des ordres religieux et des abbayes, créations directes du pouvoir temporel, sous la houlette acerbe, inquiète et jalouse de la Papauté.

Ces centres religieux sont autant des conservatoires de l’héritage antique qui, en latin, ensemence toutes les disciplines, toutes les catégories d’art, de pensée, de sciences et de techniques, tandis que le succès du contenu biblique conquiert toute l’Europe qui emprunte alors un langage culturel homogène.

Schisme, Réforme et Etat nation : trois facteurs de division culturelle.


Dès le 11è siècle, cependant, le Schisme d’Orient crée la première fracture dans cette unanimiste conception de l’Europe culturelle et spirituelle. Orthodoxe et catholique se font face désormais.

Au 13è siècle, fragmentant un peu plus le socle culturel européen commun, l’émergence de l’Etat nation et de ses formes artistiques (corporatismes) et linguistiques nationales, accélèrent un mouvement définitivement enclenché de divisions culturelles. Avec l’apparition des grandes villes et consécutivement à la grande peste de 1348 commencent les premières discriminations et persécutions à l’encontre des Juifs.

La Renaissance italienne du quattrocento constitue ensuite le dernier grand sursaut de retour à l’Antique, mâtiné d’une nouvelle façon d’être au monde: anthropocentrique, individualiste, catholique et libérale, sur fond d’infini divin. L’art, la politique et la conception de l’homme dans l’univers s’en trouvent considérablement bouleversés.

Aux 15ème et 16ème  siècle, les stigmates profonds de la Réforme, mouvement de réaction aux excès de l’Eglise catholique, et héritier des nouvelles pensées liées à la découverte des Amériques, de l’héliocentrisme copernicien et des querelles d’investitures entre Papauté et pouvoir temporel, et dont les préceptes seront largement diffusés par l’imprimerie, achèveront de diviser profondément l’Europe spirituelle. Le mouvement réformiste imprégnera fortement les mentalités des peuples qui y adhéreront, pour créer définitivement deux blocs européens : catholique et protestant.

La République des Lettres et l’Esprit philosophique


Malgré toutes ces dissensions religieuses et l’apparition d’un nationalisme lié à l’émergence subite des grands blocs nationaux, une République des Lettres résultant du partage indivis entre les intellectuels européens des sources littéraires antiques, majorées de lectures critiques et d’œuvres originales, maintient la cohésion culturelle européenne, à travers un réseau d’échange et de partage étroit d’informations. Ce maillage qui prend forme dès la Renaissance sert de terreau favorable à l’apparition de l’Esprit philosophique qui allumera, en langue française, les Lumières de l’Europe.

Colonisation, exotisme, progrès scientifiques


La colonisation européenne des Amériques, de l’Asie et de l’Afrique, et, hélas, l’esclavage qui s’ensuit, ouvrent les horizons d’un exotisme moderne, colporté par le roman d’aventure et incarné dans les nouvelles habitudes alimentaires modifiant fortement l’art de vivre européen (thé, café, fraise, chocolat, pomme de terre, etc…). Apparaît alors un goût prononcé pour les civilisations lointaines, traduit dans les arts et la littérature sous des formes divers, et engendrant tout le questionnement lié à l’Humanité, au statut de l’être humain, et à l’égalité, à la fraternité et à la liberté. Le progrès des sciences ouvre également de nouvelles perspectives conditionnant le bonheur humain et laissant entendre que « la science vaincra les ténèbres » de l’obscurantisme religieux. C’est l’objectif que s’assignent les rédacteurs de la colossale entreprise de l’Encyclopédie.

Les Lumières et la Démocratie


Toutes ces nouveautés, accompagnant paradoxalement l’expression d’un pouvoir affaibli par les guerres de successions et les conflits religieux, sont autant d’éléments rassemblés pour ouvrir la voie à la grande révolution culturelle et politique européenne du 18ème siècle: les Droits de l’Homme et la Démocratie. Née dans les affres de la Révolution française, cette nouvelle conception de l’humanité crée un consensus rapide dans toutes les cours européennes et transatlantiques.

Romantisme et nationalisme, vecteurs de fragmentation


La fin de l’Ancien régime, et les idéaux de progrès scientifiques et humain, héritiers de la Révolution, mettent en place une nouvelle société dirigée vers l’industrie et le capital, créant son lot d’injustice, mais bouleversant définitivement l’Europe dans son rapport à la culture. L’art national et personnel, réaction à la culture de cour, et favorisé par le romantisme individualiste, fait également son apparition à travers les journaux. L’Europe entière poursuit un modèle culturel essentiellement urbain et national, tourné autour du loisir, avec ses villes balnéaires, thermales et de plaisance, ses institutions culturelles publiques (musées, opéras, académies, etc…) qui répandront largement la culture en la démocratisant, à travers une expression culturelle nationale toujours plus accrue. A chaque Etat sa culture, ses artistes, ses réalisations, ses institutions et surtout… sa conception de la culture.

Mais ce nationalisme européen, une fois encore, mettra à mal l’unité du paysage culturel européen, créant à travers trois guerres sanglantes (1875 – 1914 – 1940) des oppositions féroces entre blocs germanique et roman.

L’Europe politique et économique, création du 20ème siècle ; l’Europe culturelle, réinvention du 21ème siècle.


Au sortir de la guerre 40, résultant de cet antagonisme entre empire germanique et monde roman, l’Europe est fragmentée, exsangue et défigurée. La naissance forcenée d’une Europe économique et politique s’impose alors comme l’urgente nécessité d’un antidote à la guerre.

Aboutissant aujourd’hui à l’intégration de 27 états, adoptant une monnaie commune, structurant une politique tentaculaire du consensus a minima, l’Europe d’aujourd’hui est en panne, incapable de dessiner plus précisément les contours de son destin.

La réconciliation des points de vue culturels est à présent une nécessaire urgence pour rappeler à toutes les composantes politiques et économiques de l’Europe leur passé commun, leurs axes convergents, à travers une politique culturelle européenne volontariste et parfaitement décomplexée. Il est, en effet, temps d’assumer une définition culturelle de l’Europe et dire ce que l’Europe est et ce qu’elle n’est pas. Quitte à déplaire.

E=mc²


Nous ne pouvons nier l’existence de cultures nationales, pas plus que ne peut se nier celle d’une culture européenne, sui generis et métissée.  Cependant, les frontières nationales n’ont jamais correspondu à un découpage  culturel exact.  "La culture de nos peuples est une », s’exclamait Denis de Rougemont en 1946. « Et cette culture commune est la base même de l’Europe ». Au Congrès de La Haye, il proclamait que "l’Europe est une culture, ou elle n’est pas grand-chose"! Plus tard, il reprendra cette maxime et ajoutera : "Cette définition simple me rappelle l’équation la plus célèbre du siècle, qui est celle d’Einstein E=mc2 [...]. Je la transpose terme à terme en désignant naturellement l’Europe par E, sa petite masse par m, et sa culture par c. E=mc2 se lit alors comme suit : l’Europe égale cap de l’Asie multiplié par sa culture intensive (c au carré)" !

La culture de l'Europe est le secret de son dynamisme.

E=mc² doit donc devenir, dans cette acception, l’axiome fondateur de l’Europe culturelle de demain.

Agir en faveur de la culture européenne, c'est s'opposer au nationalisme, mais aussi au totalitarisme religieux et au repli communautaire.


A relire, comme nous venons de le faire, en survolant rapidement l’histoire de l’Europe et donc le grand livre de sa culture, force est de constater que toute l’évolution culturelle européenne est le fruit de rencontres, de heurts et de frottements, d’errance et d’influences, de mélanges et de fragmentations, d’ouvertures et de fermetures, d’étanchéités et de porosités, bref, d’une véritable mondialité, d’une forme d’incessante et parfois désespérée tentative de composer, de dominer, d’harmoniser un tout inconciliable qui s’appelle l’humanité… Une humanité qui se déchire et se détruit pour mieux se construire et se projeter.

Edouard Glissant offre une formule merveilleuse, pleine d’Espérance, pour définir ce qui est cette culture européenne et donc humaine, par-dessus toutes : « Le poème (….) est toujours à venir. C’est pourquoi nous vivons quelques visions prophétiques du passé, en même temps que nous consentons aux imprévus d’ici là et de maintenant. C’est-à-dire que cette route au long de laquelle les foules des poèmes du monde vantent leurs stèles, nous l’éprouvons bruissante, parfois nous la parcourons dans les cris et les démesures, mais qu’en même temps nous voyons qu’elle mène, à la fin, Rutebeuf ou Gilbert Gratiant ou Estella Morente ou Georges Brassens, au silence le plus uni, où chacun se trouve et s’estime ».